Donc Monsieur BESSON, sinueux ministre à la bouche déviée, envisage de créer une « zone d’attente spéciale » qui permettra de maintenir sur « l’ensemble du périmètre de découverte », et ce jusqu’à leur régularisation ou décision d’expulsion, les étrangers en situation irrégulière alors que ces zones d’attente jusqu’à présent étaient limitées à proximité immédiate du point de passage d’une frontière entre la France et un autre pays. C’est un communiqué de l’Agence France Presse du 12 février qui le dit. L’épisode largement médiatisé des 123 Kurdes découverts sur une plage corse et sauvés de l’expulsion immédiate par la justice explique cette proposition de mesure.
Si je comprends bien le communiqué, et si je décrypte correctement le vocabulaire euphémique en vogue, c’est toute la France qui devient zone d’attente spéciale potentielle, élastique, et moi, je m’y balade dès que je mets le nez dehors. Qui sait, d’ailleurs, si ma propre maison, étant donné la radicalisation des mesures de contrôle, et si j’invite à y pénétrer la gitane, ou rom, qui vient me proposer ses paniers ne risque pas de devenir zone d’attente violable et non plus limitée à l’espace public qui m’appartient d’ailleurs ?
Je n’ai pas fini de sainement délirer, de m’inquiéter, de pousser à s’inquiéter mes semblables. Et si j’en viens à mes propres attentes à moi,, révulsées ou agissantes, dans le climat de mondialisation de la peur qui s’installe, et se matérialise avec ces drôles d’instruments de surveillance de plus en plus compliqués, et qui sait de plus en plus vulnérables, je me pose la question : comment faire pour mutualiser ces autres zones d’attentes fraternelles , dans lesquelles je pénètre et m’associe et me démène au gré d’ actions militantes en faveur des immigrés à la déliquance proclamée et subie, alors que leur statut d’homme leur donne le droit d’exister tout simplement, où qu’ils se trouvent ?
Ma rencontre avec des arbres urbains rognés fait basculer mes pensées vers la caverne où j’accumule un tas de symboles et d’euphémismes plus ou moins précieux, plus ou moins dérisoires..
Privés de leurs branches par des amputeurs qui, eux, manient à leurs extrémités des instruments mobiles exempts de vie propre, redoutablement efficaces, indestructibles, ( sinon attaquables par une rouille que j’espère salutaire dans le temps), ils exhibent leurs moignons trapus cabossés, mis douloureusement à nu , et lancent à mon passage des cris inaudibles que j’ingurgite avec la souffrance de leurs troncs gorgés d’une vie ardente sous leur masque d’écorce et d’immobilité.
Ils me font penser à des hydres aux aguets, une fois leurs branches coupées, et qui n’attendent que les poussées de sève pour faire surgir de fines épées boisées qui vont égratigner le ciel et occulter des monstres qui sait enfin domestiqués.
N’importe, je ne suis pas d’accord. Cette prolifération d’hydres au cœur de l’hiver et de la ville me fait peur. Qu’est-ce qui est le plus maléfique ? L’action massacreuse des hommes avides d’espace désertifié, ou bien mon empathie maladive au bord d’une communicabilité qui risque de conduire mes semblables vers des révolutions ?
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Je pèle, je pèle à l’intérieur. Ce sont des fragments de souvenirs désagréables, vaguement douloureux qui affleurent soudain, perçant le palimpseste épais de la mémoire, égratignant des certitudes que je croyais résolument protectrices. Et voilà que les échecs en petits morceaux, toujours à l’affût de mes carences, se mettent à me titiller avec une espèce de ricanement muet, à provoquer des démangeaisons que je gratouille avec l’espoir insensé de les éliminer pour de bon. Tout ce que je réussis, c’est de tenter – en vain c’est évident - de les rassembler en bouillie, de les écrabouiller enfin informes sur le support de mots que j’espère acculer à la servilité et qui résistent, Dieu merci..
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C’est ce lieu isolé au pied des Cévennes où nous décidâmes, Luce et moi de retourner après un premier séjour de mars où nous avions, avec délectation et fatigue, sillonné les sentiers de la garrigue jusqu’à nous perdre au bord des ravins et de la nuit.
Cette année nous y sommes retournées fin septembre pour déguster les dernières tomates dont nous aimons nous gaver et les fruits d’automne, car il faut vous dire que ce Mas Perdu, propriété d’une famille issue d’un pasteur et de sa femme, propose une nourriture succulente (les légumes, les aromates sont cultivés sur place) qui nous a fait devenir, et sans retour, végétariennes confirmées avec, il faut bien l’avouer, une tolérance pour la chair animale que nous ingurgitons avec un plaisir transgressif bien réel quand nous sommes invitées.
Le Mas Perdu jouit d’un silence épais, saisissant, dont la douceur vous enveloppe dès l’arrivée. Il ne reste plus qu’à s’installer – nous étions hôtes payantes – dans des chambres rustiques, avant de rejoindre, pour les repas que nous avions demandé de prendre en communauté (et non plus de rester isolées, toutes les deux, à une table, comme lors du premier séjour) une « faune » humaine hétéroclite, , où se côtoyaient autour de la table des êtres disparates - un autre pasteur et son épouse d’origine tahitienne réchappée d’un cancer, une Isabelle mature en rupture de mariage et déboussolée venue chercher ici un improbable équilibre, un homme massif, jovial, survivant d’un accident où il avait perdu femme et enfant et flanqué d’une compagne étrange, à la coiffure extravagante, plus âgée que lui, possessive à l’excès, et l’on sentait entre eux un lien indestructible, un guitariste efflanqué ancien tuberculeux, un propriétaire voisin et sa femme brésilienne et les résidents permanents du lieu, la veuve du pasteur, une kinésithérapeute, une animatrice de radio locale, et quelques autres dont le statut social nous a échappé.
Cette communauté résolument protestante, des Adventistes ( nous sommes au pays des camisards) - participe, lorsqu’elle vient en visite, aux nombreux travaux de la terre dans les serres et les jardins, les poulaillers, il faut aussi nourrir les chevaux et l’âne, et les abeilles quand le butinage a été ladre, et, sauf en été où sont privilégiés les hôtes payants, sont hébergés et nourris, contre du travail, des êtres en difficulté, envoyés souvent par les services sociaux pour tenter de se reconstruire.
Désireuse de m’intégrer à cette effervescence et malgré ma demande, je n’ai pu travailler dans le potager, et me dissoudre dans cette atmosphère de ruche où s’anime une noria de visiteurs. Luce et moi avons grappillé les dernières figues, dégusté les tomates juste arrosées d’un filet d’huile d’olive, savouré les boulettes brésiliennes confectionnées avec la polenta qui restait du précédent dîner, et aussi la soupe au pistou, les salades juste cueillies, les sauces et les herbes, les desserts improvisés quand le temps manquait pour fabriquer les gâteaux et les crèmes à peine sucrées.
Notre séjour a privilégié l’exploration des êtres vivants qui nous entouraient. Nous sommes bien retournées dans la garrigue pour y faire provision de thym et de paysages sauvages, mais les moments forts dans cet automne ensoleillé et sec furent rares et denses
Tout d’abord une virée inattendue dans le véhicule aussi massif que son chauffeur vers le musée du Désert, haut lieu de l’histoire des camisards, et le plaisir de rire avec cet homme meurtri depuis longtemps, immédiatement en phase avec tous les enfants rencontrés en chemin, tonitruant, et d’une patience infinie avec une compagne inquiète, sauvage, que nous avons fini par quelque peu apprivoiser.
Et les soirées improvisées où le pasteur, sollicité par la maîtresse de cérémonie, tentait de nous débiter un sermon immédiatement contesté par une Isabelle en rébellion ouverte, où le maigre guitariste nous régalait de musique andalouse, où nous avons chanté en chœur des hymnes au Seigneur, parfois en hébreu, où nous avons regardé une docu-fiction sur la reforestation du mont Aigoual proche, où nous avons participé, étonnamment, à la chaleur de cette mini-société à laquelle nous n’aurions pas crû possible, de notre lointaine Touraine, de nous intégrer.
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Et la rencontre festive, au local des Adventistes dans la fine ville d’Anduze au bord du Gardon où je me suis trempée plus tard, avec des Juifs-Chrétiens. L’occasion inattendue pour apprendre en rond,au son d’un orchestre vivifiant ,quelques danses traditionnelles juives entraînées par une gracieuse professeur mordue de rythme.
Voilà quelques touches, ou miettes, d’un séjour dont Luce et moi nous régalons encore. Il faudrait exalter plus avant la saveur des mets et de l’accueil, mais ça sera peut-être pour une autre fois.
Jacqueline et Luce.
ZEUS, atterré mais fidèle à sa promesse, autorisa sa maîtresse mortelle Sémélé à s’approcher de lui dans toute sa gloire, et elle fut anéantie dans la foudre et les éclairs.
Près de mon four et de mes allumettes, je suis déesse. J’enflamme le brin de bois et le regarde s’abîmer dans la flamme qui s’approche, avide de goûter à ma peau. Toute puissante, je peux annihiler d’un souffle cet avatar du bois consumé.
Face à face nous nous affrontons jusqu’au moment ultime où la flamme s’éteint . Mais je ne saurai jamais si mes pores ameutés ont repoussé le feu, ou bien si c’est le feu qui a reculé, provoquant son propre anéantissement au lieu de se métamorphoser en brûlure et ses séquelles harmonieuses. .
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Je vois des symboles partout. Une prolifération qui me cerne et me piège au cœur de cet état du monde en décomposition, peut-être en reconstruction, il faut bien essayer de rêver.
Commençons par Toyota, ses pédales et ses freins. Un constructeur fragilisé par ses propres innovations hybrides. N’est-il pas évident que le système ultra-libéral dans lequel nous vivons, ou vivotons, se laisse grignoter par les déficiences de ses organes aussi bien d’ accélération que de ralentissements peureux ?.
D’un côté la tendance frénétique à produire de plus en plus vite de plus en plus d’objets voués à la fois à une utilité probablement éphémère et à une inutilité délétère bloquée dans son emballement. (Incidemment, un bon exemple pourrait être le téléphone portable, seul objet pris comme exemple phare de produit utile**, symbole de bien-être, par Eric Woerth notre ministre du budget lors de l’émission au cours de laquelle Paul Jorion, notre anthropologue voyant à la suite du poète, a eu la parole) Donc si nous revenons à Toyota à, cette pédale d’accélération bloquante entachée d’une tendance possible à user de façon erratique d’une liberté qui nous est de plus en plus contrôlée, elle n’est rien d’autre à mon sens que le symbole d’une course incontrôlée vers un mur fracassant. Et le frein, ce ralentisseur qui se met à renâcler,n’est que son pendant miroir, lui non plus ne répond plus , image de cette société incapable de réguler sa propre vitesse.
Et puis il y a Giacometti et son Homme qui marche avec ses pieds informes, monstrueux, se dégageant de la lourdeur de la gravité... Un homme de bronze qui, aux dernières enchères, a été vendu à un prix extravagant . Il continue de marcher, homme symbole filiforme, tendu de biais vers un avenir que la pesanteur de l’argent qui l’enrobe ne parviendra jamais à freiner, ni à précipiter vers la vitesse de la lumière que les physiciens s’entêtent à explorer dans l’espoir de la domestiquer.
Pour ma part, je vais continuer ma chasse d’autres symboles au risque d’être happée moi-même et de me perdre dans des trous noirs réducteurs de lucidité, ou bien la nourrissant d’une bien curieuse et fertilisante morbidité..
** utile, mais désormais porteur d’une technique qui permet de le transformer en objet espion