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*--------------- Hafiline Blog ---------------*

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Brèves

MAROC RETOUR A LA FERME

Le temps reprend au bled son épaisseur originelle. Les sensations, droguées par les bruits et les miasmes de la ville, se réveillent.

Je pars avec les enfants rejoindre Abdeltaïf et son troupeau dans un champ lointain. Khadidja a empoigné ma main avec force Les piquants des chaumes entrent dans ses orteils nus. Elle s’arrête, me présente la plante de son pied droit, j’enlève deux piquants. Dix fois elle s’arrête, dix fois j’extrais des piquants qui deviennent de plus en plus imaginaires. Le jeu lui plait. A moi aussi. Une cérémonie de la présentation du pied prend forme. Khadidja est la princesse maîtresse du jeu, j’obéis avec plaisir et servitude.

Hakima la cadette prend aussi possession de moi comme de coutume Elle me caresse, me mordille partout où elle peut, suce les boutons de ma robe, les appelle des seins. Elle rêve de repartir en France avec moi. Le soir, au retour des champs, elle s’endort comme une masse dans mes bras.

Le soir tombé je vais faire une brève toilette dans le coin nouvellement aménagé, à côté du trou à la turque. Une poule y a élu domicile pour la nuit. Je l’ai réveillée. Vaguement irritée, elle supporte mal ma présence et l’eau que je projette Elle me laisse la place et dès que je m’éloigne revient occuper son domaine nocturne.

Le lendemain nous partons pour le souk du dimanche à Medionna avec Idriss et son fils ainé. Hakima ne me quitte pas d’un pouce. Si elle pouvait entrer sous ma peau, je deviendrais grosse d’une petite fille de trois ans. Nous nous arrêtons au retour chez la mère de Malika. Je demande :
- :quel est son nom ?
-  : Fille de Laarbi
- Mais quel est son nom ?
- Ah, Fatima, fille de Laarbi

Nous buvons le thé à la menthe, nous mangeons le pain et le beurre, nous buvons le lait caillé. Nous regagnons la ferme familiale trois heures plus tard. Je suis gorgée de temps dense aussi vierge et excessif que le soleil qui a rougi ma peau Et de ce temps formidablement consistant, accumulé à la ferme de Malika , je me repais, le laissant envahir mes vaisseaux, irriguer mon cerveau,, épaissir mes intuitions, éperonner ma conscience pour des jours et des jours.

Mustapha le dernier né de la nichée est dans mon dos, bien calé dans la large écharpe installée par les femmes, et je l’emmène visiter la tombe de Mustapha le dernier mort. On a enterré deux enfants près de lui. Les deux petits monticules sont à peine visibles, déjà les moutons viennent paître dessus, et y laisser leurs crottes.

Dernière soirée où les femmes jouent à se quereller et à se battre. Malika dénude sa poitrine. La perfection du nombril de Hakima sur son ventre tout rond gorgé de nourriture m’émeut.

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STATIONNEMENT

« ….A chaque tournant, je m’attendais à voir surgir une barrière, une ère de stationnement. Mais la route déroulait tranquillement ses méandres, et aucune sentinelle ne nous coupait le chemin ... »

Voilà ce que je lisais page 23 dans la traduction du livre de Vassili Golovanov « Espaces et labyrinthes » (Verdier Editeur) que venait de m’offrir une très bonne amie.

Il faut dire que, de par ma lointaine éducation, toutes les fautes d’orthographe et de syntaxe me sautent aux yeux. Et cette « ère de stationnement » n’a pas failli à l’appel de mon attention et a immédiatement activé mes réflexes de créatrice de marmonnements fragilement littéraires.

S’agissait-il vraiment d’une simple erreur homonymique, ou bien une invitation à réfléchir à une collision du temps et de l’espace qui nous convierait à nous arrêter enfin pour de bon et pour un long temps sur une portion congrue de territoire et de l’explorer, mettant de côté toutes nos hâtes intempestives à atteindre des buts que la société s’acharne à nous imposer avec la volonté de nous soumettre à je ne sais quel diktat d’efficacité dérisoire ?

Errer, jubilatoirement, ,dans une portion du temps qui aurait soumis le stationnement à sa propre volonté d’étirement, quel programme ! Et par la même occasion redonner à cette aire conquise ses multiples dimensions, cailloux, larves, mouvements cachés, éclats de vie féroce avalant l’air, tout ça sous une houppelande de terreau nourricier ?

Il faut respirer et c’est tout, sans se soucier de l’absence de sas ai-je écrit auparavant dans un sifflement. Il me faut quitter cette ère et reprendre pied dans une réalité qui reste à apprivoiser – ou laisser cette réalité nous apprivoiser -, et diffuser cette aire de papier maintenant griffonné, sortie du temps de la création, nourrie de lectures voraces, me jeter dans une immédiateté nécessaire, m’acheminer , avec une hâte paradoxale, hors des limites du stationnement.

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ORANGE

Le fait d’être soldées ne les rendaient pas moins succulentes. Simplement leur peau légèrement flasque facilitait l’extraction d’un jus sanguin qui avait intériorisé, au goût , l’amorce d’une subtile et déconcertante décomposition..

Donc, j’étais revenue dans cette jeune SCOOP bio pour faire la razzia des oranges soldées et m’apprêtait à payer lorsque passa devant moi un jeune homme. Un étudiant me dis-je, qui posa sur le tapis une orange. Une seule. Il disparut avant que je sois revenue de ma surprise. La caissière, étale dans sa fonction, n’avait pas bronché plus que moi.

Nous en sommes là. Des achats à l’unité lèvent sur nos marchés et dans nos boutiques, j’ai vécu ça sous les tropiques. Et pourtant nous vivons entourés de richesses pléthoriques ramassées dans peu de mains Il serait peut-être temps de nous rendre compte de cette abondance de la misère encore cachée autour de nous et qui témoigne d’un monde spéculaire qui vire à la fois vers une absurdité cynique et une détresse déchirante.

Il ne faut pas se leurrer. Sur cette terre qui rétrécit à la mesure de l’outrance de ses réalisations – les paquebots et les avions par exemple, ou les forages rapaces, qui polluent la mer et l’air qui nous appartiennent de plein droit – nous sommes tous dans le même radeau...

Les problèmes de la Grèce, bientôt de l’Espagne et de l’Italie nous encerclent, sans parler des autres continents.. Nous sommes solidaires des faims de leurs peuples que nous le voulions ou non, parce que leurs faims risquent d’être bientôt les nôtres,

Les puissants coalisés se bouchent les yeux et les oreilles, et mettent dans leurs bouches des torrents d’insanités. Il faudra bien une bifurcation ( en fait elle est en marche) du sens de l’histoire pour les empêcher de nuire plus Les moyens sont là, mis en place par de timides récalcitrants –( les paniers bio des Amap, le miel urbain, les villes en marche vers les transitions, en gros les sociétés alternatives vers une mondialisation sociale) et aussi des penseurs qui ne cessent, ces lanceurs d’alertes, de nous crier des vérités A nous de les débusquer, à l’aide de cet instrument encore libre qu’est Internet.

Voilà ce que cette orange m’a inspiré.

. …..

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DE QUOI SUIS-JE LA PROPRIETAIRE ?

Commentaire paru sur le blog de Paul JORION le 26 mars, à la suite de l’article "Ce qui doit changer et les forces qui s’y opposent"

Les questions à résoudre font l’objet de plusieurs articles de réflexion de Paul JORION en particulier sur la notion de propriété

En marge des questions à résoudre

En vérité, je ne connais pas le fonctionnement de mon corps (sauf si je fais un saut qualitatif vers des ouvrages savants qui ne m’en livreront qu’une analyse ardue) Ce corps, supposé m’appartenir et qui fait sa vie souterrainement, ne laissant sur l’extérieur que des trous avares, est le maître empressé à réclamer la nourriture que l’esclave que je suis lui procure journellement.

Avec mon cerveau je lutte contre cette sujétion, reportant la responsabilité de celle-ci sur des événements plus ou moins diététiques, ou historiques, ou dramatiques, ou tragiques ou simplement malheureux, externalisant mes manques, mes rebellions vers autrui, cet autrui que je ne connais pas plus, que j’estime ou méprise, que je voudrais exterminer pour qu’il ne me renvoie plus une image désolante de ma propre personne.

Et si je ne suis pas propriétaire de mon corps comment pourrais-je l’être d’une maison, d’un jardin habité d’êtres qui le colonisent à mon insu, l’affranchissant de ma souveraineté ?

Je suis là, en sursis sur cette terre encore rondelette, nourrie jusqu’au vertige de textes prodigieux ou insipides sur la nature de la propriété, et ne suis pas plus avancée, claudicante, avalant des traités que le m’efforce d’expulser en mots tronqués, étrons disposés sans vergogne sur des feuilles de papier.

Dans ce monde « raté » dès l’origine, comme dit un anthropologue, en voie de bifurcation vers l’accomplissement du ratage ou enfin l’apparition d’un homme humain, je continue à me poser des questions.

Mon corps va bientôt me lâcher, rendant toute appropriation d’un lopin de terre ou de renom fragile, pour moi ou mes descendants, absurde. Alors, que peut faire le grain de poussière que je suis pour construire un espace où ce corps et son appendice le cerveau accueilleraient un autrui à panser ,à débarrasser à son tour de ses possessions illusoires ? .

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GRECE ANIMALE

La Grèce, où les chiens errants sont pris en charge par l’Etat. La rue leur appartient, et ils sont les gardiens bien nourris, bienveillants et accompagnateurs des touristes dans les temples et jusqu’aux portes des musées.. S’ils portent un collier, souvent un bout de chiffon, c’est qu’ils sont stérilisés.

L’un d’eux, jeune étourdi plein d’ardeur m’a prise pour compagne de ses jeux, entêté à sauter sur mes épaules, à provoquer mes courses, à amuser le groupe où j’étais enfermée pour des visites trop programmées. Un autre, devant une porte romaine, vieux berger énorme affalé sur le trottoir, immobile, indifférent aux passants tout aussi indifférents qui le contournaient, semblait là, maître de son espace, concentrer sa respiration sur une agonie tranquille, publique, paradoxalement invisible.

Il y a aussi les chats, en bandes serrées et faméliques alentour des monastères, avides des morceaux de pain et de brioches ramassées dans les hôtels et les tavernes que je leur distribuai (moi surnommée « sainte Françoise » par le père Gilles) contre d’avares acceptations de caresses.

Mais il n’y a pas eu, il n’y a guère le temps d’une nuit, de cigales à Epidaure La Callas, invitée à chanter dans le théâtre à l’acoustique renommée, a exigé qu’elles soient exterminées pour sa prestation.. Ce qui fut fait. Pauvre Callas, enchaînée à son art accompli et à son destin de diva malheureuse ! Que n’a-t-elle accepté de joindre à sa sublime voix ces autres voix multiples, crissantes et chantantes, pour une possible harmonisation du monde le temps d’un unique et prodigieux concert ?

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CARACTERE

Manuel, dit Manu, déclenche instantanément, lors des réunions auxquelles il participe, une grandissante sympathie qui n’a d’égale que l’irritation tout aussi grandissante, mais réfrénée, qui s’installe chez toutes les personnes présentes.

Manu est atteint d’une maladie génétique qui le fragilise mais n’a aucune incidence sur sa vie active, réactive, suractive de militant. Au contraire ses carences physiques cachées semblent avoir alimenté, jusqu’à la frénésie peut-être, sa détermination à agir pour un changement de société.

Très souvent il arrive en retard (travail ou repos obligent) muni inexorablement d’un sandwich impressionnant et de viennoiseries sans être conscient de certains regards, réprobateurs mais bienveillants qui se posent sur sa personne. Alors il entame une sustentation tranquille se pliant à la voracité rabelaisienne d’une affection qui fait fi des limites de la bonne gestion de la convivialité dans un groupe condamné à assister à une agape paradoxalement solitaire.

Une fois son corps satisfait à l’intérieur, Manu s’attaque, avec constance et régularité, aux boutons qui assiègent ses bras et sa nuque. Il les ratisse avec obstination et méthode, les mêmes qu’il emploie à tenter de réformer le monde qui nous enveloppe. Et en même temps il déverse sur l’auditoire attentif ses informations et ses réflexions d’une pertinence toujours ouverte à une saine discussion.

Sa candeur loquace et érudite paralyse les velléités de réactions protestataires d’un groupe sainement acculé à subir autrui et à apprendre à devenir humain.

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bout de journal 29 février 2012

SUR LES PAVES LA PAGE

« Fukushima mon amour  » C’est ce que j’ai lu , blanche déclaration, sur la chaussée, alors que je revenais de mon émerveillement sur le pont traversant la Loire, le soleil se dissolvait en millions de parcelles de lumière sur l’eau verte qui les frôlait dans sa course lente vers l’océan.

Et sur le coup je me suis dit que la rue pourrait, devrait devenir support indispensable de cris, de slogans, de poèmes, vecteurs d’un égratignement et, qui sait, d’un soulèvement qui arracherait leurs moellons aux édifices où de supposés nantis du monde érigent leurs fausses certitudes en dévastation.

Bon, abandonnons pour un temps l’utopie réaliste pour faire un peu de ménage dans mon bout de jardin. Facile à dire ; Mon rouge-gorge familier s’est mis de la partie et est venu s’installer près du tas de feuilles prêt à être ramassé. Je l’ai salué, entamant mon habituel monologue chantonnant, j’ai éparpillé quelques miettes, et lui ai laissé la place pour aller gratouiller la terre à l’autre bout du jardin, là où des herbes et leurs racines s’avançaient vers la terrasse. Et bien il est arrivé, cet oiseau de distraction tout près de moi et a entamé, pour la première fois je le jure, une tirade à laquelle je ne comprenais rien, gargouillis mélodieux à peine audible qui gonflait son jabot.

J’ai abandonné le jardin à son hôte gracieux pour rejoindre la maison paisible où des mots attendaient leur décorticage, où des questions ailées déjà s’installaient et attaquaient mes convictions branlantes prêtes à se métamorphoser en l’état de grâce de l’incertaine réalité. .

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DES COUACS ET DES QUARKS

SUSPENSE

L’action se passe dans un intérieur petit-bourgeois, d’une laideur irrémédiablement moderne. Un meuble laqué noir occupe un pan de mur entier, ses deux vitrines garnies de copies de sculptures africaines, souvenir du voyage organisé. Une table basse est cernée d’une banquette et de deux fauteuils tapissés de tissu à fleurs. Sur la table un vase de Daum séparé de son support par un napperon blanc. Au fond, une salle à manger Henri II héritée de la mère de monsieur. Sur le mur une copie d’un Picasso de la période bleue.Le tout dégage l’impression d’une hétérogénéïté surprenante, voire inquiétante, soulignée par le balancement du temps offert par la pendule 1900 fichée sur le mur à droite.

C’est le soir après dîner, monsieur regarde un match de foot à la télé, madame tricote une layette près de lui. La sonnette d’entrée éructe trois coups prolongés faisant sursauter madame qui pousse un cri. Monsieur grommelle. Ils se regardent en silence

- Lui : mais qui ... Un nouveau coup de sonnette l’interrompt. Court silence
- lui : tu attends quelqu’un ?
- elle : mais non voyons, qui veux-tu que j’attende à cette heure, Paul est parti en vacances avec Cécile et les enfants depuis huit jours !
- lui : qu’est-ce qu’on fait ?
- elle : rien ... ne fais pas de bruit.

Il grogne. Long moment de silence ; un court instant immobile, une araignée descend lentement de son fil dans un coin de la pièce. La tension s’installe, qui tisse une toile où s’engluent les deux personnages dont les mouvements se font de plus en plus nerveux, saccadés. Ils sont inquiets et semblent s’agiter à l’intérieur d’un piège invisible.

Lui se lève, laisse tomber son journal, elle essaie de relever les mailles tombées de son tricot.

Nouveau coup de sonnette très bref qui les immobilise.

Elle : tu ne crois pas qu’on devrait ouvrir ? Il n’est pas si tard.

Lui se dresse, très droit, va à la porte d’un pas décidé et tonne : qui est là ?

Silence suivi d’une pétarade de coups de sonnette.

Il ouvre.

Un homme encore jeune très beau (genre Samy Frey on imagine un ange) entre silencieusement et se dirige droit vers le buffet où il change de place une statuette et en met une autre dans sa poche. Ebahissement du couple figé sur place, yeux fixés sur lui. L’homme s’adosse au buffet, les regarde avec un sourire narquois.

Elle se lève, en même temps que l’homme fait un pas en avant, et se rassoit, paralysée.

Lui veux sortir un paquet de tabac de la poche de son pantalon, mais l’homme fait trois pas en avant, étend le bras et dit :"non"

Lui : mais qu’est-ce que ...

l’homme : ne dites rien et surtout ne fumez pas, c’est dangereux.

Lui : mais qu’est-ce que ...

L’homme s’approche de la table vitrée, se penche et lui donne un grand coup de poing qui fait sursauter le vase et le couple. Il se redresse lentement dans un silence profond, sort un paquet de cigarettes turques de sa veste et en allume une avec un briquet qui crache une flamme immense.

Lui s’assoit et se prend la tête entre les mains.

Elle gémit : "mon napperon, attention à mon napperon !"

L’homme regarde le napperon immaculé, le tire vers lui en soulevant le vase et le met dans sa poche.

Elle, soulagée : merci"

Alors l’homme ressort le napperon de sa poche et le déchire d’un coup sec. Elle pousse un cri de douleur.

Lui, qui n’a pas vu ce qui s’est passé, se lève d’un bond et se précipite au secours de sa femme ; l’homme le repousse violemment et il tombe à moitié étourdi dans un fauteuil près de la table basse.

L’homme : Ne recommencez jamais ça, ou vous pourriez le regretter tous les deux.

Il remet le napperon déchiré sur la table en le lissant comme s’il s’agissait d’un objet précieux.

Le téléphone sonne. Au bout de six sonneries l’homme dit : "qu’est ce que vous attendez ?"

Lui : réponds Anne, ça doit être les enfants.

Elle se lève péniblement, en proie à la peur, s’approche de l’appareil, décroche en tremblant, sa voix tremblote : "allo ? c’est toi Paul ? Ah excusez moi Madame Carré, je croyais que c’était mon fils. Non tout va bien, non, non ne descendez pas, tout va bien.

Elle crie : "non Madame Carré, surtout ne descendez pas, nous verrons demain !" Elle raccroche et se met à sangloter.

L’homme arrache le napperon de la table et le déchire à nouveau d’un coup sec.

Silence, qui devient de plus en plus insupportable.

L’homme s’approche sur le devant de la scène, scrute les spectateurs dans le noir, cligne des yeux, le couple l’observe craintivement.Il fait demi-tour, parcourt la scène avec l’air de réfléchir profondément les yeux fixés au sol, puis regarde le couple pétrifié, lui tassé dans son fauteuil, elle debout les bras ballants.

L’homme : je ne vous le répéterai plus, ne recommencez jamais ou bien ....il tire un lacet de sa poche.

Elle pousse un gémissement et s’effondre comme une poupée de chiffon sur le tapis.

Lui se lève dans le dos de l’homme, fait un pas hésitant murmurant :
- espèce de .... L’homme se dirige vers le fauteuil délaissé et change le lacet cassé de sa chaussure droite disant :

- vous ne vous souvenez de rien ? Non évidemment non, comment pourriez-vous vous souvenir SANS QU’ON VOUS EXTIRPE LA VERITE DE FORCE !

Elle se soulève péniblement et chevrote :

- Mais oui bien sûr, comment ai-je pu oublier ?

Lui : Anna tais toi !

L’homme se met à ricaner. "Et bien, il semble que ça vous revienne tout doucement " et tonitrue : IL ETAIT TEMPS !

La pendule sonne dix coups.

Lui, angoissé : Anna, tu as entendu, il est dix heures ;

Elle, toujours accroupie, la tête dans ses mains : "Mon Dieu !" Elle se relève, se précipite vers l’homme les poings fermés et martèle sa poitrine en criant : "Monstre, monstre !" Il reste imperturbable et elle retombe à ses pieds en sanglots.

Par la fenêtre entr’ouverte sur une cour on entend l’annonce d’un journal télévisé édition spéciale . Elle sursaute et crie à son mari : "Jean tu n’as pas remonté la pendule !"

Lui bondit vers le carillon, mais l’homme l’arrête d’un geste et ricane :
- Cela n’a plus aucune importance.

Tous deux le fixent, horrifiés.

Elle gémit : "mais ça n’est pas possible !

L’homme se tourne vers elle et, haussant les épaules : "vous ne savez pas ce que vous dîtes"

Elle : "mais vous n’avez pas le droit !"

L’homme scrute la pièce, cherchant, remarque une montre gousset posée à côté des simili sculptures, se rue vers elle et la met dans sa poche après un instant d’hésitation. avant de dire avec un petit rire ironique :

- bon, maintenant il est temps...il est temps de tuer le temps en attendant. Il s’installe confortablement dans le fauteuil et ferme les yeux.

Silence.

Elle se relève et le couple, bras ballants, s’anime doucement avec un mouvement de balancier, le même que celui du tic-tac de la pendule qui progressivement diminue.

L’homme bondit de son fauteuil en hurlant :

- Ca suffit ! Le couple et la pendule s’arrêtent.

L’homme se rassoit et soupire :

- Bien, passons aux choses sérieuses

Elle et lui se regardent, déboussolés.

Lui hésite à se gratter le crâne, à esquisser le moindre mouvement.

L’homme : Mais en vous gênez plus, faîtes comme si je n’étais pas là !

 !Son bras à lui retombe inerte. Elle ouvre la bouche comme si elle allait crier, regarde l’homme, se met à fredonner une comptine comme si elle était une poupée à clef remontée : "une souris blanche, qui logeait dans les buissons, elle a fait la manche, est partie à reculons"....

L’homme se lève, paraît soulagé et dit :

- Enfin nous y voilà . Vous souvenez-vous Chère Anna (en fait je devrais dire Maria) de la première fois où vous avez chanté cette comptine ?

Elle, abasourdie : Maria, pourquoi Maria ?

L’homme : parce que, Chère Anna .... Maria, les paroles n’étaient pas tout à fait les mêmes, et que le sens en était entièrement changé ! Souvenez-vous :

L’homme s’affale soudain dans un fauteuil, (lui, comme un reflet, en fait autant, se prend la tête dans les mains, ) quatre lourdes secondes de silence s’abattant sur le trio. L’homme, avec un sourire :

- Vous n’avez rien à manger ? Je meurs de faim.

Elle, soulagée, sort du salon en courant et revient aussitôt avec une tarte aux pommes, et dit :" c’est une nouvelle recette à la cannelle et à la crème fraiche, un peu long à préparer, mais délicieux." Elle court vers le meuble du fond, en sort trois assiettes qui tintent un peu trop fort entre ses doigts, sort d’un tiroir trois petites cuillères et un couteau. L’homme lui prend le plat des mains, le hume avec délices, le jette à terre et le piétine. Il pousse alors un "Oh !" de consternation et, lentement, méticuleusement, remet les morceaux dans une assiette en tentant de leur redonner une forme acceptable pour un gâteau. Il s’approche du couple, l’assiette à la main et fait immédiatement demi-tour pour aller reposer le plat sur la table Henri II au fond de la pièce.

Elle et lui se regardent, horrifiés, se mettent dos au public, reculent jusqu’au bord avant de s’arrêter net sur le point de tomber. Ils se tournent l’un vers l’autre, s’étreignent fortement, se séparent, et elle le gifle à toute volée. Il gémit et glisse à terre.

L’homme se hâte vers lui et le relève en grommelant :

- allons, allons, un peu de dignité que diable, nous n’en avons pas encore fini !

Il entoure le couple de ses bras et les emmène doucement s’asseoir devant la table basse.

Lui : -je vais tout vous raconter

Elle :- Jean tu es fou, tais toi !

L’homme sourit, s’approche d’elle, l’embrasse fougueusement sur la bouche puis l’étreint en murmurant :

- cette bouche pourrait recevoir une caresse beaucoup plus rude si vous vous obstiniez à vouloir fermer celle de votre mari !

L’homme se tourne vers Jean avec un sourire :

- Et bien, Cher Jean, nous vous écoutons.

Jean se met à bégayer : - Je .......Je.........j’ai soif.

Il sort de la pièce en courant et revient aussitôt la tête ruisselante d’eau avant de s’effondrer dans un fauteuil.

Simultanément elle s’est éloignée lentement de l’homme qui la laisse filer, restant à l’évidence maître de l’étrange situation.

Jean s’essuie le visage avec un mouchoir et commence :

- nous étions jeunes, beaucoup trop jeunes pour nous lancer dans cette aventure ...

Elle fond en sanglots réprimés par l’homme qui fait un pas vers elle.

L’homme : -Et ...ne pensez-vous pas que le suicide aurait été la meilleure conclusion ? Je suis là pour vous aider, ne l’oubliez-pas.

Elle commence à tirer sur ses cheveux, hagarde, et soudain fixant l’homme :

- Je vous reconnais ! vous êtes ........vous êtes.........

On ne comprend pas le nom occulté par le rire tonitruant de l’homme.

Lui, semblant ne pas s’apercevoir de ce qui se passe, se met à monologuer :

- Nous n’avons pas voulu ce qui est arrivé : en fait, il n’est rien arrivé, et si quelqu’un à des reproches à nous faire, ce n’est certainement pas à un olibrius de votre espèce ....

L’homme s’approche de lui, menaçant et commence très lentement à se dévêtir :veste, boutons de chemise et chemise, pantalon, il reste en short, torse nu, le couple muet le regarde.

(de toute évidence c’est Samy Frey qui joue le rôle, entraîné dans une aventure insensée par un dramaturge de pacotille en équilibre sur un des bords de l’absurdité.)

L’homme, d’une voix forte : - alors, qu’est ce que vous attendez ?

Le téléphone sonne, elle se précipite vers l’appareil comme si elle échappait à un danger mortel..

Les deux hommes s’approchent du combiné en la regardant.

Elle : allo, allo ! c’est toi Paul ? ....silence. Mais qui êtes vous Madame ?

L’homme prend l’appareil et dit : -oui c’est moi, ça n’est pas aussi facile que je le pensais. Je te rappelle dans une demi-heure, quand tout sera liquidé. Il raccroche.

L’homme se rhabille avec une hâte qui n’a d’égale que la lenteur avec laquelle il s’est dévêtu, provoquant de la sorte une espèce paradoxale d’accélération de ce qui se passe dans l’appartement ; les volets se mettent à claquer avec l’orage approchant, l’horloge sonne onze heures, le tableau Picasso tombe à terre entraînant le sursaut de Jean et Anne qui, se précipitant pour le ramasser, se heurtent et tombent. L’homme les regarde, impassible, et soudain éclate en sanglots réfrénés ; Jean et Anne, aussi abasourdis que les spectateurs, se relèvent, viennent vers l’homme, l’entourent affectueusement de leurs bras, murmurant des paroles de consolation, l’emmènent vers un fauteuil où l’homme s’écroule, prostré ; Le couple se regarde, on sent qu’ils reprennent courage, semblent sur le point de prendre une décision.

La scène suivante se passe dans un silence complet. Le coupe, ahanant, allongent l’homme sur le sol, il y reste immobile tandis que Jean sort en hâte de la scène et revient avec une immense couette qu’il jette sur l’homme. Anne prépare quelques feuilles d’une sorte de tisane extirpées d’un bocal et arrosées d’eau bouillante. Elle tend la tisanière à Jean qui avale la potion d’un trait et Jeanne, épouvantée, pousse un cri perçant. Au même moment l’homme s’assoit et se se lisse les cheveux, comme sortant d’un sommeil profond, à l’appel du cri.

Elle : - mais Jean, qu’est-ce que tu as fait ! Jean pose ses mains sur sa poitrine, regarde sa femme et le récipient, alternativement, avant de sortir de la pièce précipitamment.

L’homme : - mais qu’est-ce que vous luui avez fait ?

Elle : - chut !

L’homme : - vous vous êtes bien moquée de moi !

Elle violemment : taisez-vous !

On entend un râle en coulisse.

elle - voilà, c’est fini

l’homme : - et Maintenant ?

elle - maintenant, maintenant je m’occupe de tout.

Elle disparaît pour revenir sur scène, enfile un manteau et des gants, ouvre la porte, sort, ferme la porte à clef. On l’entend ricaner et dévaler les escaliers.

L’homme s’avance sur le devant de la scène et le rideau tombe avec grand fracas.

NOTE DE L’AUTEUR : le but était de produire du suspense à partir de RIEN réussi, ou "foutaise" ?

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MIETTE DE TCHAD

Lucie est sculpturale, encore plus depuis sa grossesse dont elle expose la nudité avec un contentement et des caresses aussi manifestes que son ventre protubérant. Lucie est tchadienne et vit en France depuis plusieurs années Elle est arrivée pour subir une délicate opération cardiaque qui a laissé, sur sa poitrine une cicatrice émouvante comme une scarification.

Ce jour là elle est venue me rendre visite avec son compagnon tchadien, réfugié politique Tous deux emplissent mon modeste salon et moi, minuscule auprès d’eux (enfin c’est ce que je ressens) je m’abandonne à ma maladresse habituelle : je trébuche, je rattrape avant que je ne casse j’éraille , je me démène dans tous les sens, et je renverse mon verre encore à demi plein d’un vin hongrois délicieux.

Et je déclenche la phrase surgie d’Afrique « quand on renverse du liquide, ce sont les ancêtres qui veulent leur part  »

Je me suis empressée de nettoyer la table avant de me rendre compte que j’avais peut-être frustré mes ancêtres de cet épanchement de leur soif qu’ils me réclamaient. Et ma machine pensante, déroutante disent certains, s’est mise en branle dans mon cerveau. Qu’est-ce que ça veut dire, cette propension congénitale à renverser du liquide à tous propos, un entêtement de ces ancêtres à se manifester, surgis du temps où je n’existais pas encore sinon à travers eux ?

L’eau, mon élément, me fait aimer les vaisselles, les lessives, les arrosages dans le jardin, et surtout les douches d’eau glacée qui me rattachent à cette grand’mère maternelle qui, dans sa jeunesse près d’Odessa, allait se plonger en hiver dans les torrents avec la volupté qu’elle m’a transmise.

Chers ancêtres assoiffés, il va falloir que je vous écoute après mes renversements futurs. Lire dans les liquides épandus des signes, des appels mémoriels avant qu’ils ne deviennent vaporeux et disparaissent, laissant des traces que je m’efforcerai de traduire, avec mon habituelle maladresse.

Mes amis tchadiens sont partis et la phrase providentielle est restée, liant ma propre histoire, partie d’Europe, au continent noir.

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TRIBULATION

commentaire (l’avant-dernier des quelque 355 commentaires) paru à la suite de la vidéo du blog de Paul Jorion "le temps qu’il fait" du 3 février

TRIBULATION

(autour des craquelures)

Qu’est ce que je fais là, dérisoire particule fichée dans l’espace, supposée pensante, arrimée au temps mystérieusement fantasque, à me poser toutes ces questions ?

Instrument de mesure mi-poétique mi déraisonnant j’observe ce monde qui m’absorbe en même temps que j’en absorbe une infime portion et qu’est-ce que je perçois ? Qu’est-ce que je reçois dans mes rouages ?

L’enregistrement d’un bouffissement structurel - sphérique à la mesure de notre planète - d’une énormité en marche pour conquérir les navires, les avions, les sociétés, les trusts, les instruments de communication prompts à se pervertir, un phénomène général d’agglomération qui, naturellement, à mesure qu’elle se distend, (l’énormité) s’achemine vers des craquelures, symptômes plus ou moins perceptibles de sa fragilité, puis un probablement éclatement ou une dissolution, et l’extinction.

Dans mon réduit encore confortable, je me morfonds à essayer de me répondre .A ma modeste mesure (et voilà la mesure qui réapparaît avec ses multiples avatars scientifiques ou imaginaires !) j’essaie d’échapper à ces tentatives d’appauvrissement en passe lui aussi d’enflure. Il suffit de regarder ces êtres parqués dans les navires ou les aéronefs cités plus haut, programmés pour la fausse évasion et parfois l’anéantissement. Mais comment faire pour les inciter à sauter hors des gigantesques casseroles avant que le liquide se mette à bouillir ?

Je fais ce que je peux. Je gratte les craquelures pour, qui sait, les faire sauter plus tôt., J’appelle La Boétie à ma rescousse, je pratique le don pour ma propre famille et ceux autour de moi qui doivent pouvoir me libérer de ce surplus de richesse matérielle qui leur est vital et m’enchaîne au système acharné à nous subjuguer encore..

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EROS REVOLU

Vous montez droits dans la forêt, enflés de glandes et de sèves, vous engrossez le ciel de vos cimes, et moi je marche sur les feuilles crissantes dans les intervalles qui vous séparent, attentive à vos silences féconds de fruits à venir que des sangliers vont amasser dans leurs ventres.

Moi aussi j’ai un ventre qui se remémore l’homme disparu et se soumet à une fringale domestiquée et apaisée qui engendre l’avenir.

Beaux chênes, clones de mon désir, compatissants, je vous caresse au passage, étonnée de cette rugosité que je voudrais raboter et forcer à muter pour devenir aussi lisse que cette peau qui me faisait disparaître dans la volupté. ...

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COMPTINES

comptine pour Christine qui veut apprendre le karaté

Une souris blanche

qui mangeait des escargots

avec une planche

bien attachée sur son dos

Ippi ni c’est pas permis

Song et shi tu fais des chichis

shi et song ta langue est trop longue

go loko crient les escargots

tchitchi hatchi nos coquilles échatchent

hatchi tchitch chassez les souriches

keu djeu nous sommes bien malheureux

Djeu keu de la bave sur la queue.

Comptine pour grande personne

Rimes d’injures

Pan sur la hure

Robe de bure

Et tricot noir

Le fleuve impur

aux carpes mûres

roule et suppure

Le désespoir

Vive l’azur

Croulent les murs

cognent les durs

sur le comptoir

Sous la guipure

la vierge sûre

cherche des chiures

trouve un cafard

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PROMENADE INSOLITE

La route était droite, traversée de plein de chemins les uns perpendiculaires, d’autres obliques ou incurvés vers de possibles clairières ou taillis touffus.

De la route, je ne voyais pas ce qui se passait sur les chemins parce que la végétation y était trop dense .Et j’hésitais à y pénétrer, même si ma curiosité innée me bombardait de velléités. Et la route était droite et accueillante ; Alors je me laissais rouler, glisser, danser sur du goudron encore frais.

Et puis il y avait ce quelqu’un qui avait commencé à marcher à côté de moi, que je ne connaissais pas, mais quand j’étais fatiguée, je pouvais m’appuyer sur lui et ça m’encourageait à continuer la promenade quand les forces me revenaient et que je pouvais me libérer de l’appui. Alors il s’arrangeait pour se tenir un peu en avant ou en arrière de moi comme s’il voulait éviter mes pressions quand je tendais les bras vers lui et je faisais semblant de me sentir revigorée et il arrivait tout de même qu’il s’arrête pour que je puisse me reposer malgré tout.

La route était toujours droite, ses bas côtés plantés d’arbres encore plus droits, ses talus qui abritaient des animaux invisibles et des fourmillements, j’aurais pu continuer à marcher les yeux fermés jusqu’à la fin des temps.

Mais un jour, j’ai étendu le bras pour m’accrocher à l’épaule de mon compagnon et je me suis rendu compte qu’il n’y avait personne J’ai crié mais personne ne m’a répondu. Et en plus la route avait disparu elle aussi. Je me suis retrouvée dans rien, dans le vide, avec seulement le souvenir de cette ombre d’homme et de forêt. Je me suis rendu compte que j’avais fini par devenir une ombre moi aussi, et qu’il me fallait entamer mon chemin vers la lumière qui clignotait dans mes propres ténèbres.

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CANTATES de Jean-Sébastien BACH

Dans l’église Saint-Julien à Tours, des délégations de sons en cascade vers les mots

Du divin, source mystère, jaillit et suinte la première eau qui bute, verticale, contre le palier érodé en vasque et l’érode encore un peu, épouse la forme du divin musicien et lui délègue un de ses pouvoirs.

La vasque se gonfle de la divinité et déborde en cantate, seconde cascade qui éparpille ses élans jusqu’au prochain palier, chef d’orchestre réceptacle de la vigueur des sons. Ce chef soutient le choc, emmagasine les notes, titube et se débat, retrouve un équilibre mouvant. Enfin il se libère, projette son fardeau jusqu’à la mer des musiciens, vagues de houle et de miel, porteuses du message dans des bouteilles qui se brisent en voix de diamants, en appels lancinants de flutes, en fulgurants trajets d’archets.

L’église implose en douleurs et en joies, lacérées d’émotions.

Le dieu se retire enfin avec la foule, satisfait, laissant les pierres se reposer et se panser jusqu’au prochain miracle.

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PROFITS ET PERTES

une élucubration

Mon empathie pathologique m’entraîne trop souvent à aider n’importe quel autrui sans vérifier s’il est vraiment dans le besoin ou s’il cherche à me gruger et à me pomper pour combler ses pertes d’énergie ou d’équilibre financier

Il semble que le sort, ou le hasard ou un dieu compatissant vienne sans que je demande rien à ma rencontre et me gratifie parfois de cadeaux aussi modestes qu’ insolites. Ainsi dans la rue surgissent à mes pieds des balles de tennis, des foulards, un gilet et une fois un oisillon en perdition couvert d’insectes que j’ai rapporté à la maison pour le nettoyer et le relâcher vers un avenir à coup sûr aussi incertain que le mien.

Les amis présents au cours de mes ramassages gardent toujours un silence réprobateur dont je n’ai cure. Il est évident que les objets étaient là pour que moi ;et moi seule, en prenne possession. Je jouis de mes trouvailles plus que si je les avais achetées Elles font partie de ce que je crois être un système certes précaire qui prend en compte des dons et contre-dons apparemment déséquilibrés mais, qui sait, pourrait inciter à réfléchir sur des formes d’échanges novateurs, échappés de la marchandisation, et peut-être révolutionnaires, ce dont l’espèce humaine a vraiment besoin. .

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MEURTRE

UNE PROFANATION

Vous voilà devant moi, mes belles et grises encoquillées bardées d’impuissantes crêtes, je vous demande pardon. Pardon de la violence que je vais vous faire subir pour offrir à mon corps votre matière invisible sous votre carapace feuilletée.

Le couteau trouve la faille, s’enfonce et force, force, force encore jusqu’à la rupture douloureuse pour nous toutes. Je découvre la chair translucide, vivante, prête pour la mutation imposée.

Enfin, grimaçante, je coupe le lieu qui les rattache encore à leur logis marin et je peux verser sur leurs cadavres consentants quelques petits morceaux d’échalote vinaigrée sans provoquer aucun repli de leurs franges brunâtres.

Le rituel primaire d’avant la dévoration est accompli, accepté avec une réticence futile au cœur de ce rituel quotidien du repas qui vient consacrer la cérémonie du sacrifice

Encore une fois pardon au nom de mon corps glouton. Je vais enfin obéir à cette étrange eucharistie profane, source de la volupté du rassasiement.

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MATIN-JARDIN

Ce rouge-gorge, savant et rondelet vient m’examiner chaque matin et, qui sait, constater si j’ai bien résisté au virus destructeur têtu de mes forces.

Il est là, voletant et sautillant de plus en plus près de moi, attentif à mes pépiements ravis, indifférent aux miettes de pain gorgées de pluie que je sème pour les piafs goulus. Il surgit des feuilles tombées ou des branches, et je me demande, folle que je suis, comment je pourrais happer cette connivence et l’engluer pour de bon dans la mémoire de mes poreuses émotions.

Je dois me rendre à une frustre évidence :. Ce rouge-gorge a élaboré une inéluctable condensation du temps et de l’espace où nous nous contentons d’une cohabitation éphémère, lui limitant la surface d’une gesticulation insolite et ailée, moi presque immobile, tétanisée de plaisir, redoutant l’instant où il va disparaître jusqu’au prochain matin.

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CHRONIQUE DU 25.11.2011

« quand le sida devient une planche de survie » titrait « Marianne » hier ; à propos de la Grèce.

Et dans cet « hôpital de fous » qu’est devenue l’Union Européenne selon l’ethnologue grec Panagiotis Grigoriou, on peut aisément constater que ce pays fait figure de précurseur de désastres à venir (certains sont d’ailleurs déjà fermement installés)

La prostitution, dit « Marianne » concerne une population ample, femmes mariées ou encore étudiantes, à l’affût de moyens de subsister, elles-mêmes probables proies pour un sida vorace.

Et depuis quelques mois, la Directrice de la Prévention signale que des dizaines (voire plus) d’individus se font contaminer de leur propre gré pour devenir séropositifs et bénéficier ensuite de la prestation spécifique de 600 euros par mois. Nulle doute que cette prestation finira par être supprimée à l’intérieur de cet asile de fous en train de se mondialiser.

La Grèce est-elle maudite par ses dieux relégués ? Se vengent-ils du massacre des cigales exigé par la Callas pour chanter au théâtre antique d’Epidaure ?

Les deux massacres, celui, sournois d’un peuple humain, et celui, consenti, d’un peuple d’insectes, résonnent comme un chant déchirant encore à inventer par des musiciens possédés par une lucidité dévoratrice de mensonges rutilants.

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missive du ciel - fin de l’an 2011

paru ce jour chez Paul Jorion en commentaire de la vidéo hebdomadaire "Le temps qu’il fait"

(directement inspiré des « lettres de la Terre » de Mark Twain, , qui nous éclabousse de ses prophéties avec une lucidité paradoxalement revigorante.)

Bon, je le confesse, j’aurais dû réfléchir un peu plus avant dans le temps avant de me lancer dans la confection de l’univers. C’est loin d’être une réussite, en particulier pour ce qui touche à la Terre et ses habitants. Gabriel et Michel, mes archanges courtisans auraient dû me mettre en garde, au lieu d’applaudir sottement à mes expérimentations.

Mais non, et il a fallu que ce soit Satan, cet ange messager que j’avais exilé dans l’espace en raison de ses impertinences, de ses sarcasmes ( et qui a réussi à s’introduire dans la petite planète bleue) qui me fasse trébucher dans mes convictions avec ses lettres clandestines à Gabriel et Michel qui, intentionnellement ça ne fait pas de doute, me sont parvenues.

Bon, mais qu’est-ce ce que fais maintenant ? J’observe, éberlué, le désastre à l’œuvre. Quelle œuvre ? « au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu…. Et le Verbe s’est fait chair » a dit l’une de mes créatures Mais je ne m’y retrouve plus dans ce verbe qui pullule en myriades de sons, en myriades d’essais, de romans, de blogs, de cris lancés par ces hommes infatués d’eux-mêmes, se prenant pour les dieux (dont je suis) qu’ils ont inventés pour se donner de la conscience, de la confiance arrachées de force à l’essentiel et pourrissantes.

Et en plus, ils se sont attaqués à ma création, en la décortiquant, en la rabotant, , en la décomposant en lanières, en la vêtant d’oripeaux et en plus en la faisant exploser pour tenter de donner naissance –oh blasphème ! – à un nouvel univers où je n’aurais plus qu’une place proprement artificielle.

Où vont-ils ces humains en proie à l’inhumain ? Je pense à un nouveau déluge ou au moins à de nouvelles plaies bien ciblées, (comme rendre stériles pour un temps ces portions de notre terre-mère que les prédateurs n’hésitent pas, eux à coloniser à leur propre profit,) , mais j’hésite à condamner quelques unes de ces créatures issues, elles, du meilleur de ma sueur et de ma pensée. Et de toute façon, à l’allure où ça va, ils n’auront pas besoin d’un dieu vengeur (Satan est en train de ricaner et se délecter), ils vont s’exterminer sans mon aide

Quel rapport de forces favoriser pour mutualiser ces désirs en gestation, encore misérables, mais bien vivants que je pressens s’accrocher à la réalité dont je veux être un avatar bienfaisant, sous quelque forme que j’apparaisse ? .

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SAGA MAROCAINE 1980 - quatrième et dernière partie

Dans la ferme familiale la vieille cousine flanquée de son affreux petit fils commençaient déjà, dans un coin de l’enclos des moutons, le repas du lendemain, celui du marié. La nuit tombée, les chants et les danses nous lièrent de nouveau. Et Sarah, avec son gros ventre, m’entraîna de force pour former le couple le plus endiablé qui se révéla ce soir là sur la piste magique où de la braise de volupté rôtissait les pieds des danseuses. Jeunes et vieilles participaient au même mystère, inventaient l’espace et le temps tandis que les hommes, pour lesquels on avait dressé dans le champ une grande tente, se délectaient du spectacle vénal d’un orchestre et de danseuses commandés de la ville, ignorant qu’à deux pas de là leurs femmes offraient à l’univers le spectacle le plus fantastique, âmes et corps pelés à vif, débarrassés des membranes, d’où la félicité s’écoulait.

Parfois l’une des femmes quittait notre groupe pour aller s’agenouiller et prier au fond de la pièce. Plusieurs fois elle se prosternait, se relevait, sourde à nos vacarmes et nos halètements. Or, c’est au cours de l’une de ses prosternations, alors que la femme était face contre terre, fesses levées, que le chaton se glissa sous sa croupe. Elle médita, immobile, pendant des minutes interminables. Rien ne bougeait, et je frétillais d’impatience, car je ne connaissais aucun moyen d’accélérer le rythme des prosternations. Enfin elle plongea et le chaton tout engourdi reparu, secoua les oreilles, lissa quelques poils et bondit sous le lit.

Le dimanche soir nous partimes en expédition à dix voitures prendre possession de la mariée et l’apporter à son époux. Il régnait dans notre caravane une bruyante folie. J’étais avec Sarah la citadine. Je pensais à cette courte conversation avec Mustapha dans la journée où il m’avait révélé quelques aspects douteux, véreux, du mariage de son frère. L’oncle de la mariée, son tuteur depuis la mort du père était venu, cette même après-midi, annoncer que le mariage n’était plus possible : les papiers n’avaient pas été déposés chez le cadi selon l’usage. Or il avait été convenu, plusieurs jours auparavant, que les papiers ne seraient déposés que le jour suivant le mariage. M. m’apprit que la famille de la mariée était peu respectable. L’oncle était fou, la mère une épouvantable garce, les soeurs avaient un travail douteux dans un café de Casa. Il était évident que l’esclandre provoqué par l’oncle était né pour une question de gros sous. L’apport d’Idriss en bétail et en argent avait dû être trop maigre. D’un autre coté il semblait qu’Idriss avait été contraint au mariage après avoir défloré la mariée. La famille avait menacé de déposer plainte pour corruption de mineure s’il ne régularisait pas. Il y avait eu des palabres, des disputes, des colères. Excédé, Mustapha avait déclaré que si l’oncle et la mère ne voulaient pas lâcher Malika, le mariage aurait lieu sans la mariée. Il aurait été honteux de renvoyer tous les invités avec leurs cadeaux et ne pas offrir le repas qui était en train de cuire pour eux. Les frais avaient été très importants. M. m’avait aussi mise au courant du vol d’une importante somme dans sa voiture laissée ouverte l’avant-veille, alors que les hommes avaient été régler les formalités nécessaires au mariage dans la famille de Malika. Il me semblait bien que le refus de l’oncle était une sorte de chantage et qu’il convenait d’offrir un complément pour rétablir l’amitié, mais je n’ai pas d’éléments pour l’affirmer.

C’est dans ce climat de franche confiance que notre expédition bruyante arriva à la ferme dans un tohu-bohu de chants et de roulements de tambours. J’eus l’impression d’assister à un véritable enlèvement. Tout se passa très vite. La mariée toujours parée était entourée de sa mère, de ses soeurs et belles-soeurs qui avaient des têtes longues d’une aune. Elle fut installée dans la voiture de M. avec ses soeurs ; la mère et les belles-soeurs revêches observaient l’opération du pas de la ferme ; nous repartîmes vers Idriss qui attendait, vêtu de la longue djellabah blanche de cérémonie pour accomplir les rites. Puis, suivis d’un cortège éclatant et sonore, les mariés furent installés dans leur chambre (la chambre de M. car le marié n’avait pas trouvé le temps de construire la sienne) et laissés seuls. Ou presque. Tous attendaient dehors que le mariage soit accompli.Or, comme M. me le raconta le lendemain, Idriss avait eu du mal à l’accomplir ce mariage et il avait été question d’envoyer chercher le marabout pour lui redonner quelque vigueur. Mais tout se passa bien et le pantalon taché de Malika fut exhibé, et Malika se joignit au groupe des femmes pour participer à la fête. Je m’en étais éloignée pour ma part dans le sommeil, avec Fatnah allongée contre moi dans le gynécée plein à craquer de femmes riant, buvant, dormant ou dansant, et seule une intense fatigue avait pu m’enlever à cette fascination des corps libérés, superbes, qui épuisaient les mythes et la nature, inventaient l’amour, tandis que l’ombre des hommes, tremblotants à la lueur des torches dans leur tente, se repassait de l’ombre de la danse prodiguée par les dames vénales venues de la ville.

Ainsi se déroula le mariage d’Idriss. Le lendemain nous repartions pour la France. La mariée devait rester confinée une semaine avant de participer à sa nouvelle vie. Elle nous reçut le lendemain matin dans son lit. Sa mère et les femmes de son ancienne tribu venaient d’arriver pour offrir le petit déjeuner rituel : pain frais, oeufs durs, thé, fruits. Déjà au réveil j’avais bu un grand bol de la soupe de lentilles cérémoniale que la grand-mère de Sarah, sorcière gastronome, tournait dans son immense chaudron. Les invités commençaient à s’égayer.

Fatnah m’attendait près de la voiture déjà chargée, prête à monter à mon côté. Pour me suivre elle avait annoncé qu’elle avait jeté ses moutons. Elle refusa de me saluer lorsque son père la rappela et partit pleurer dans son coin. Je pleurai dans le mien une bonne centaine de kilomètres, résolue à emporter Fatnah, l’an prochain, au lieu du bébé dans le ventre de Sarah que ses parents voulaient m’offrir.

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VITESSE

Le pont aspirait continûment son flot de véhicules drogués à la vitesse.

Dans le ciel, des avions invisibles traçaient deux lignes parallèles, rougeoyantes, qui s’affaiblissaient, se diluaient et disparaissaient dans le bleu métallique du matin, abolissant la prescience des accélérations.

Sur le trottoir du pont, multipliant les haltes pour m’absorber dans la contemplation du fleuve encore sauvage, avec ses îles dénudées par une canicule où une bande de canards raflait des herbes fraîches, je vis un troupeau de vaguelettes qui sautillaient sur des cailloux. Elles s’acheminaient mollement vers un estuaire, grégaires, insensibles à la présence, en haut, de la silhouette qu’elles avaient immobilisée.

. Mais mon corps enfermait des courants, des bouillonnements, des révolutions, de subtils anéantissements qui me forcèrent vers des courses dérisoires et je rejoignis mes semblables, encore raidie par un ensorcellement, abandonnant mes fantasmes d’un avenir statufié.

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AUCUN DETOUR NE MENT

un court essai de légitimation de la prédation, paru en commentaire sur le blog de Paul Jorion hier, à la suite de l’article "nous sommes tous des Leonardo di Caprio"

La mer, mère, avec sa compagne la terre, avait institué l’ordre, ou plutôt un ordre plus ou moins divin. Le village du rivage s’en trouvait bien Le poisson étalé sur le sable s’offrait au soleil assoiffé. Sa substance racornie devait alimenter maintes futures saisons jusqu’aux prochaines expéditions de pêche sur des esquifs dont la légèreté embellissait leur solidité têtue.

Vint un temps où apparurent loin du rivage des machines corsaires entraînées à dévaliser les fonds marins. Le poisson vint à manquer .Il fallut s’organiser pour faire face, maigrement, à ces prédateurs qui violaient la loi humaine et naturelle et faisaient main basse sur la nourriture. Apparurent en miroir les pirates indigènes de la terre qui rançonnèrent, parfois tuèrent quelques visiteurs gavés de graisses et d’insouciances, venus de contrées inconnues picorer les délices du désert Ce n’était que justice, ou plutôt une forme de justice illégale, métastase incongrue, légitime, de cette justice légale qui tolérait l’intolérable.

D’autres pirates sur d’autres mers, d’autre souleveurs de révoltes s’organisaient pour s’emparer d’armes ou d’otages, imposer une forme imprécise d’équité et rétablir dans des droits humains des êtres se fragilisant jusqu’aux désespoirs, jusqu’aux suicides.

Il y a bien les penseurs, les savants, les poètes dont quelques uns, socles de vertus, tentent de faire prendre conscience aux prédateurs primaires de leur connivence létale avec des forces de plus en plus incontrôlables à mesure qu’elles sont lâchées sans filets. Mais la voracité se nourrit naturellement de sa propre faim, de sa propre fin, et détruit le monde.

Faut-il voir, à partir de ce constat, que l’on peut faire remonter à l’avènement du néolithique, l’évidence du ratage primordial de notre univers, comme le souligne Paul Jorion ?

Dans mon petit coin je réfléchis et pratique à ma petite mesure des inversions, des bifurcations naines, ne sachant pas encore dans quelle direction m’acheminer et trouver les moyens, en compagnie des autres, de m’opposer, avec mes forces mâtinées de faiblesses, avec mes faiblesses mâtinées de forces, à ces courants exterminateurs qui me cernent derrière leurs écrans de fumée insidieusement odorante.

J’arrive à gratouiller, à inciser, à dépiauter l’écorce des choses, à ravauder le ratage, à rafistoler, à enseigner des transgressions, à marauder les pommes et les noix abandonnées dans les jardins et les friches prolifiques pour les offrir à des amis englués dans les savoirs et les obéissances à des lois scélérates.

J’en suis là, et laisse mes mots crier. .

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AUTOPSIE D’UNE FIGUE

UNE FANTAISIE

Repéré la figue ultra mûre la tête en bas sur l’arbre, éventrée.

Recueillie sur une coupelle elle est soumise, en raison d’une incongruité suspecte, à un examen minutieux qui révèle des entrailles vaguement filandreuses, luisantes, inodores. La chair rosacée est compacte, caoutchouteuse quand le doigt la presse, provoquant une sorte de léger dégoût chez l’examinateur L’ensemble peut se qualifier en fait en une concentration malléable de grains souples et suintants en voie de recroquevillement.

Une incision au couteau met à nu une couche lisse, enveloppe blanchâtre qui s’achemine vers le verdissement final, celui de la peau délicate qui s’est craquelée et fragilisée au cours du mûrissement et s’accroche à une queue intacte, rétive à l’extraction.

Une senteur s’échappe, propice à une poétisation de cet étrange camaïeu tricolore, prémices d’un délice à venir quand la cueillette offrira l’amas de fruits qui seront engloutis sans dissection et garderont leur mystère bientôt anéanti par la salive et les sucs voraces..

Fin de l’examen.

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CHRONIQUE DE "PAUVRES GENS"

Ariane Ascaride, dans une interview récente où elle rappelait le film « Marius et Jeannette » de son mari où elle jouait le rôle féminin, disait que les pauvres gens, ça n’existe pas. Je ne suis pas d’accord. Les pauvres gens, il y en a partout, et on peut les reconnaître à leur comportement identique dans toutes les couches de la société.

Examinons les vacances, et les migrations saisonnières hors de nos maisons. Les gens s’agglutinent, les moins fortunés sur les plages de l’Atlantique ou sur des îles condamnées au tourisme bétonné de masse, et les très fortunés à Marrakech, ou à Ibiza où cependant quelques individus de la première catégorie tentent de s’accrocher à leurs rêves absurdes de mimétisme Pour en revenir à la filmographie, Renoir a superbement décrit comment, dans « La Règle du Jeu » les serviteurs absorbent les mimiques et les travers de leurs employeurs et alimentent ainsi leur désir d’une assimilation utopique.

Une autre sorte de « pauvres gens », à mon sens, (mais là je ne peux pas faire la différence entre les vrais amateurs, catalyseurs d’émotions, et les consommateurs moutonniers) , c’est celle qui fait la queue, des heures durant, pour entrer voir une exposition annoncée à grands matraquages de publicité.. Un musée devrait rester un lieu de méditation devant les toiles, une sacralisation du silence et de l’immobilité pour s’efforcer d’engranger une œuvre par tous ses pores, et de la nourrir de ses sensations. Que se passe-t-il en fait ? Une agglutination (encore une) de » pauvres gens » condamnés, le voulant bien, à un parcours programmé, au nourrissement d’une ignorance déjà assumée dès l’entrée, et qui ne peut que les précipiter vers une sortie accélérée en raison de la poussée de nouveaux arrivants, sans avoir pu (mais le veulent-ils vraiment ? )s’attarder devant des toiles qui ont nécessité des heures de travail,de réflexion, d’enthousiasme ou de désespérance avant de faire fuser les couleurs et les sens.

Mais ce qui devient plus grave, c’est quand le comportement de la plupart d’entre nous, en groupes obscurs, participent au délitement de la société, et aux crises que nous subissons actuellement de plein fouet même si ses effets sont prévus avec des retardements Il s’agit des « pauvres gens » actionnaires. Il y a les petits actionnaires, et les autres, les gros, les investisseurs.de métier, tous ceux-là sans distinction nouveaux serviteurs volontaires des marchés –(« ce monstre polycéphale prêt à tout dévorer … dont l’activité hors loi impose sa loi à tous**) avec les résultats qui sont en train de nous prendre à la gorge et nous étouffer.

Voilà ce que je voulais dire, grossièrement, maladroitement, sur les « pauvres gens » dont je fais naturellement partie, de par ma présence dans l’univers de l’humanité. A nous de faire le tri, et de nous rapprocher des dissidents rares de tous les bords de la connaissance qui s’efforcent, à travers les siècles, de ratisser les pauvres gens et les diriger vers une vérité et une réalité enfouies et qui ne demandent qu’à être découvertes ou inventées.

** citation extraite du texte de Jérôme Grynpas : Décroissance de la Démocratie, paru sur le blog de Paul Jorion du 24 août 2011 ....

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SAGA MAROCAINE 1980 - troisième partie

Il me faut donc aborder le mariage d’Idriss, filigrane de ce récit impatient de s’alourdir en apothéose, en monstruosité

J’en avais eu les prémisses un bel après midi en rentrant de Casa. La cuisine de Sarah était habitée par six matrones édentées, bigarrées, assises à terre devant de larges plateaux de bois et de cuivre. Elle préparaient une montagne de semoule en prévision du mariage. Dans un large tamis la farine était filtrée puis présentée, dans son grand plateau, à une seconde ouvrière qui la mouillait légèrement et la travaillait, avec une habileté magique, pour former les grains. Côte à côte les deux travailleuses tamisaient, moulaient du bout des doigts, riaient en face d’un second couple, son reflet joyeux et bavard. Puis la semoule encore grossière était versée dans le plateau de la vieille Chuigia, borgne, édentée, qui m’avait apporté en cadeau deux oeufs de sa ferme, et donc la tâche consistait à tamiser la semoule une seconde fois dans un sas plus fin pour en séparer les grains trop grossiers. Ceux-ci seraient retravaillés pour en obtenir la finesse désirable. Le ciselis de semoule était absorbé par le grand couscoussier de Sarah pour être cuit à demi, en prévision de la fête où une centaine de visiteurs seraient présents.

Je m’assis parmi le groupe ardent, envoûtée par la blancheur de la farine, lave abondante, nourrissante, purifiante, qui envahissait la pièce, submergeait les taches et les déchirures, irradiait, métamorphisait l’air en air. Cette immaculation dura jusqu’à la nuit, teintée par des pauses rapides pour boire le thé, arroser les gosiers desséchés par le travail et les bavardages, Puis les bras ronds et forts des paysannes reprenaient le travail.

Arriva le vendredi soir. Les femmes vêtues de leurs plus beaux caftans, mordorés, chargés de lumière, suivies des enfants s’installèrent sur les couvertures déployées. Trois tambours de céramique peinte, grands comme des vases, apparurent, qui se calent au creux du coude laissant les deux mains libres de frapper. Etranglés dans leur milieu, l’une de leurs extrémités reste ouverte pour que le son s’en échappe librement. L’autre bout est couvert d’une fine peau de mouton.

Alors commencèrent les premiers fastes excitants, avec les chants des femmes. L’Afrique perça, bruit et fureur, rythme et déchainement des ardeurs d’où les hommes étaient exclus, libération exultante de l’esclavage des jours. Je fus envoutée et Fatna à mon côté était coite, pour elle aussi c’était un baptême du feu. Les tam-tams retentissaient, isolés ou à deux ou à trois, passaient de mains en mains, rythmaient les chants et les "you-you" des officiantes, se taisaient pour laisser fuser les rires et les plaisanteries, puis déferlaient, inondaient la pièce de leur magie tonitruante, la faisait éclater, et soudain une femme se levait, s’emparait de l’espace libre au milieu nouait un foulard sous ses fesses et se mettait à danser, les bras ivres de nager dans l’air conquis, les hanches bavardes, et je ne suivais plus l’ordre des choses, si ces pouliches et ces larges juments chevauchaient la musique ou si c’était la musique qui les chevauchait et les cravachait jusqu’à l’épuisement. Sur un signe de la danseuse hors d’haleine les tambours se taisaient ou bien tonnaient une dernière fois, les rires, les plaisanteries remplaçaient le rythme, adoucissaient la volupté jusqu’à l’irruption d’un nouveau thème, chanté ou tambouriné, qui relançait le paroxysme.

Le lendemain une partie de la maisonnée s’embarqua sur la charrette pour la maison de la mariée. Nos chants, nos cris attiraient les paysans hors des fermes. Fatna contre moi n’ouvrait par la bouche, absorbait la fête par tous ses pores. La vache que le marié avait offerte la veille devait être déjà sacrifiée et cuite en vue du repas rituel. Dès notre arrivée les hommes et les femmes se séparèrent ( pendant ces trois jours de bacchanales je j’aperçus M. qu’une ou deux fois, l’une d’elles provoquée par mon grave manquement aux usages : j’avais besoin de ma caméra enfermée dans la voiture et j’avais fait demander M. L’un des hommes à qui mon message fut transmis s’écria, outré : "mais il mange !).

La pièce de réception était réservée aux hommes. Le grand patio, celui des femmes, était couvert de grandes bâches qui le protégeaient du soleil et abritait à notre arrivée une bonne centaine de femmes et d’enfants installés par petits groupes autour de tables basses pour la collation de thé, de pain frais et de beurre ou de margarine fondue. Le pain était préparé pour chaque repas, cuit dans de petits fours bas de torchis érigés dehors. D’un côté on met le combustible, paille sèche ou tourteaux de bouses, de l’autre le pain plat tourné et retourné une ou deux fois durant le quart d’heure de sa cuisson. Après le repas traditionnel de ragoût et de couscous les femmes m’entr’ainèrent dans leurs danses, seule ou formant couple, et la lascivité, irrésistible, jaillit de nous se déchainant jusqu’au soir. Enfin la mariée, (restée cachée au fond d’une chambre sombre où les femmes de la maison et les notables allaient et venaient, changeaient de toilette, se maquillaient, se paraient de bijoux, s’affairaient autour d’elle) fut exhibée. Assise dans le grand patio, immobile dans son costume blanc, tête voilée, elle reçut tous ses cadeaux annoncés, déposés à ses pieds par une matrone qui dévoilait les noms des donateurs, et défilèrent les meubles, le linge, les couvertures, la vaisselle, les pièces d’argent et l’une des bouteilles de parfum que j’avais offerte à Sarah. Le jour mourait, et Fatna vint me prendre par la main et me conduire à la charrette du retour. Ainsi je fus détachée des femmes et de leurs destins : une nouvelle Sarah, d’une beauté de serpent, attendait de son mari l’argent du voyage pour le rejoindre en Europe. Une Makika venait de demander le divorce. Le jour du mariage son mari était parti en Europe et depuis trois ans elle n’en avait plus de nouvelles.

A suivre

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chroniquette impromptue du 19 août

J’entends ce matin à la radio que plusieurs personnes sont mortes lors d’un festival de musique. Un orage soudain et violent les a conduites à se réfugier sous un chapiteau qui lui-même a été démantelé sous la pluie et les a tuées lors de sa chute.

Naguère dit la légende, un roi, pour préserver son fils de la mort annoncée par un oracle - celui-ci disant qu’un lion en serait la cause - enferma ce fils à double tour dans un palais. Mais il y avait sur un mur une peinture représentant un lion. Le prisonnier frappa le lion geôlier dans l’oeuvre et se blessa la main. Il s’ensuivit une infection qui provoqua la mort programmée.

Bon, la mort rode à tous les étages de la vie, et je la traque pour mieux l’amadouer, ou l’affronter, ou l’affaiblir insidieusement, à l’encontre des morts dont il est question plus haut.

Jouer avec elle et ses détours m’entraîne vers cette vitalité sans frein qui me cloue sur place de plaisir, parfois, quand je regarde l’araignée qui tisse une toile éphémère sur mon chemin, et la nuée de piafs venus se gorger des miettes que je viens d’éparpiller.

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ARTICHAUTS

. Et les artichauts sont tombés dans mon panier. Mais pas n’importe quels artichauts : ceux dont les feuilles sont noircies, relégués au fond de l’étal, en voie vers le rabougrissement.

Il faut vous dire que le marchand a une volubilité qui m’enchante, pleine d’humour, racoleuse immodeste des chalands conquis, enjoliveuse de narrations toujours délicieuses pour vanter les légumes et les fruits exposés. Et c’est ainsi que j’ai appris que les artichauts dédaignés aux feuilles déjà noires sont les meilleurs, et que le conteur les réserve pour sa propre consommation, quand il ne consent pas, princièrement, à m’en céder quelques uns à prix réduit.

Aussi chaque semaine je me mets sans vergogne à la chasse sur le marché aux artichauts bradés pour, obéissant aux conseils du bradeur, les entreposer quelques jours dans un endroit frais avant de les livrer à une dissection curieuse et dévoreuse.

Une fois les feuilles grignotées sans surprise et le foin arraché je me mets à déguster un cœur surprenant qui a accompli au cours de sa relégation la transformation annoncée. Il a pris de la masse que je savoure à petites bouchées. Je découvre sous ma langue et mes dents une texture dont la normalité compacte a franchi une barrière insolite pour aller piéger des saveurs que j’ai peine à reconnaître tellement elles ont gagné et avalé une sorte d’exotisme apprivoisé et succulent. Je m’abandonne à une délectation ralentie, impuissante à retenir longtemps cette sensation du plaisir qui va s’évaporer dans mes tripes et me laisser insatisfaite sur les bords inexplorés des sensations et des mots.

Bon, je laisse aux artichauts rassis leur mystère qu’un inutile et nécessaire bavardage ne peut égratigner.

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AMY WINEHOUSE

morceau de Thanatos

Ma fascination pour la mort a été jusqu’alors circonscrite à ses victimes déjà occises . Elle me laisse interdite devant l’immobilité, le silence, la rigidité de ces êtres sur leur route paresseuse vers la décomposition et leur possible renaissance éclatée, qui sait, dans des glaïeuls ou des potirons.

Et voilà qu’aujourd’hui elle me convie à un festin insolite, public, cannibale, à savoir son grignotage d’Amy Winehouse au malheureux concert de Belgrade que je regarde sur une vidéo. Elle sait y faire, la camarde, déjà installée en maîtresse dans la belle carcasse consentante, titubante, où elle agglutine ses griffures et ses morsures déguisées en simulacres de caresses. Ma compassion disparaît, et je me délecte honteusement de l’invasion sournoise qu’elle m’offre, à moi la presque tout à fait vivante qui vient de s’affaler dans le jardin public, entourée d’enfants à l’agonie vivace et de chibanis (retraités arabes) cloués sur leurs bancs, rivée à mon crayon et ma feuille de papier pour extorquer des mots à une sensibilité accrochée à mes tripes.

La belle Amy ne sait plus où se réfugier .Ses fans énamourés la traquent à grands cris, elle gratte les démangeaisons de ses bras, elle tente d’apprivoiser le chant raboté par l’agonie tenace, l’alcool et la drogue se sont ralliés à cette mort prochaine qui ne va plus lâcher sa prise de choix. Amy meurt sous mes yeux, emmaillotée d’une grâce en lambeaux qui aveugle ses admirateurs et la pare d’une mortalité à la séduction effrayante..

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PIVOINE

Comme elle avait l’air revêche cette vieille femme dont j’apercevais la tête dépassant du muret que je longeais pédalant ! Manifestement la vie lui était souffrance, élan palpable vers une agressivité dont je n’avais aucune peine à m’échapper puisque la vitesse, légère carapace, me conduisait docilement vers le but de mon expédition.

Cependant son image ne cessait de s’imprimer dans ma mémoire. Ses yeux semblaient lancer les éclairs d’une fureur impuissante à se ficher dans les replis de la peau des passants indifférents. Elle était là, prisonnière immobile d’une destinée sordide que je me mis à inventer, pour me libérer du malaise qui commençait à envahir mon imagination.

Et pourtant ….. Pourtant cette femme inconsciente de son pouvoir sur moi venait tout d’un coup d’accéder à l’existence d’une beauté éphémère qui me frappa comme une pierre frappe dont on ne soupçonne pas l’origine.

Ses cheveux courts, à peine peignés, la faisait ressembler à une pivoine blanche aux abondants pétales fanés soudain recroquevillés et qui témoignaient de la splendeur passée de la fleur dont la femme était devenue avatar évident. ..

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DANS LA RUE

DANS LA RUE

Je me disais, arpentant les rues, qu’il n’était pas normal que les gens que je croisais faisaient tout pour ne pas me voir, détournaient la tête ou les yeux, me déniaient toute velléité d’appartenir, ne serait-ce qu’une seconde, à leur univers.

Alors j’ai décidé de me lancer dans une petite expérience pour inciter mon prochain à pratiquer cette « kindness » dont parle Huxley, cette empathie nécessaire à des rapports qui deviennent, il faut bien le constater, de moins en moins humanisés dans notre monde de plus en plus hyper, hyper régulé, hyper cloisonné, hyper angoissé.

Chaque fois que je croisais un humain, de quelque sorte qu’il soit, je lui disais bonjour. Il y a eu l’homme apparemment d’affaires bien calé dans son costume roide, il y a eu les deux presque clodos qui marchaient vers leur bistrot ou leur néant, il y a eu la mère de famille et sa poussette où l’enfant seul m’accordait un regard ou un sourire, … il y a eu ma déception. Aucune réponse sinon cet éloignement qui prenait étonnamment de plus en plus de consistance à mesure que je m’obstinais. Et quand j’ai raconté ma tribulation à mes amis, il faut bien avouer qu’ils m’ont regardée avec un drôle d’air. J’en ai déduit que mon idée – sinon moi – était folle, et mon « bonjour » a fini par s’étioler et disparaître.

Jusqu’à ce que …. Jusqu’à ce que dans ma nuit généreusement insomniaque, j’écoute Bernard CLAVEL à la radio. Et ce Bernard providentiel, dans sa quête d’échanges humains à tenter de revitaliser, proférait , en entrant dans un hôtel, en prenant l’ascenseur exigu propice à l’irruption des mots, un « bonjour messieurs-dames » impossible à ignorer. Avec exactement le même résultat que pour moi.

Alors je lance un appel à mes lecteurs (et je ne peux hélas y associer Bernard Clavel qui a cassé sa pipe il y a juste quelques mois), en leur demandant de prendre à leur compte ma tentative, de la généraliser, de la propager de la faire essaimer, de donner un ou de multiples sens à ce dérisoire « bonjour messieurs dames » qui pourrait bien devenir l’occasion d’un mieux-être il est vrai minuscule, mais prêt à se déployer vers des échanges nourriciers..

Mais ce que j’en dit ….. . .

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ANOMALIES

Comment elle a trouvé son chemin jusqu’au regard qui a grignoté le parquet de la chambre (juste sous les lambourdes qui le protègent de la terre) , le mystère restera entier jusqu’à une démolition incertaine du mur.

Elle est là dans l’ombre de la paroi, frêle tige pâlotte nostalgique des temples destructeurs d’Angkor, obstinée dans sa recherche oblique de la baie proche, poussant ses feuilles à assumer (dis-je) leur rôle de capteuses de la lumière nécessaire.

L’observation a supplanté l’arrachement. Je lui laisse une infime partie aérienne de mon territoire pour qu’elle vivote à sa mesure, pour qu’elle nourrisse mes propres folies de la sienne, qui a réussi à détourner l’enfermement et y capter une trajectoire sinueuse jusqu’à mon étonnement.

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Sur le marché une fraise exhibe une petite bouillée de feuilles à même sa chair. La marchande consciente de ma curiosité me l’offre. A la maison je l’examine. Une autre bouillée, métastase timide, commence à apparaître à côté de la première. L’étrangeté insondable va bientôt disparaître dans le pourrissement, ou l’absorption.

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Et je reste là dans mon domaine avant de rejoindre des commensaux qui vont bientôt, eux, devoir s’accommoder avec plus ou moins de réticence de ma propre anomalie qui les déconcerte, ces aveugles, et dont je revendique le pouvoir poétique de voyance, sans que j’en aie plus de conscience que la tige du regard ou la fraise feuillue.

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PIAFS ET FAUX BOURDON

"Pour les animaux purs que l’homme n’effraie pas" Paul Eluard

L’apprivoisement est hors d’atteinte. Cet oisillon de l’année va bientôt apprendre de ses parents la méfiance, la peur ancrées envers cet humain tapi derrière la baie vitrée.

Je suis là, enfermée immobile, les yeux rivés sur cette insouciance qui picore le pain que je jette à dessein chaque matin et je m’alimente de cette vie qui nourrit mon absurde joie de reconquérir le monde jusqu’au probable crépuscule.

Plus tard, une mère apparaît, fine comme l’aurore sur le point de disparaître, escortée de ses deux rejetons enrobés, plus gros qu’elle, frétillants, ouvrant grands leurs becs, aveugles aux miettes qui gisent près de leurs pattes. Est-ce dans l’ordre des choses, peut-être dans l’ordre de la paresse d’attendre que leur mère leur emplisse l’estomac ? Le ravissement du spectacle de cette becquée va impressionner ma mémoire jusqu’à l’envolée vers les mots et les graines cachées dans la terre mystérieuse.

Il ne me reste qu’à observer le faux bourdon en train de butiner les fleurs de tomate à peine écloses . Il n’a pas peur, car je n’existe pas et je peux . maigre consolation, m’approcher jusqu’à le toucher de mon nez et révéler une présence importune. Mais je n’irai pas jusque là, désireuse de protéger cette invisibilité innée qui me fixe une place paradoxale dans le bouillonnement du monde.

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CONCOMBRE

Chronique coléreuse du 3 juin 2011-

Cette dramaturgie autour du concombre me conforte dans la certitude qui me taraude. Nous, consommateurs, habitants de la planète qui abrite – de plus en plus mal d’ailleurs – des êtres pensants, nous possédons une puissance inouïe pour agir sur les événements pour peu que nous en devenions conscients et ce, collectivement à l’échelle de la planète pillée par quelques prédateurs.

Car que s’est-il passé ? A partir d’un fait réel, tragique, la mort de quelques uns de nos semblables, la rumeur dispensée par nos medias de tous bords a provoqué ce que l’on peut appeler un boycott inconscient des produits frais étalés dans les grandes surfaces et sur les marchés.

Des amis me rétorquent que la peur ne peut pas être un ressort acceptable pour que notre espèce se défende. Qu’il convient de s’organiser, ce qui est déjà en cours, mais de manière trop ponctuelle pour influer sur les décisions des multinationales et des états qui agissent à leur traîne. Qu’il faut faire attention à ne pas ruiner la production, le gagne-pain des travailleurs. Or nous constatons que cette ruine en marche, elle vient du fait même de ces trusts néocapitalistes en passe d’enflure, qui colonisent la planète, qui délocalisent, qui licencient, pour leurs seuls profits monstrueux, en détruisant les territoires et en nous bourrant le crâne des idées fausses qui nourrissent leur pouvoir et leur propre peur de voir ce dernier s’effriter.

La plupart des légumes et des fruits, d’Espagne ou d’ailleurs, poussés derrière des barbelés, à coup d’engrais chimiques qui tuent la terre, comment peut-on les acheter ? Ils sont insipides, gonflés de vide, annihilent notre sens du goût. Alors les ignorer pourrait être le commencement d’une révolution – plus ou moins tranquille – qui rendrait à la terre sa vocation première : laisser pousser les forêts et alimenter les communautés et tous les êtres vivants

J’aime cette anecdote des pastèques chinoises tellement engraissées de nutriments destinés à accélérer leur croissance (Ah, ce mot abîmé ! ) qu’elles ont éclaté, pépins et chair éclatés comme des bombes. Merci les pastèques pour votre réaction, votre suicide est pédagogue et rédempteur.

Bon, je vais aller me décolérer dans mon minuscule jardin, goûter quelques framboises succulentes, et ensuite rejoindre quelques amis pour réfléchir à la reconstruction du monde.

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CROQUIS SUR UNE PASSERELLE

Elles absorbaient l’espace et le restituaient intact derrière leur vive envolée.

Elles pédalaient avec leur fureur adolescente vers leur avenir de fin de pont

Toutes droites elles émergeaient de pédaliers- racines voués à un excès de rotation par des jambes et des cuisses enragées, fuselées comme des tiges d’iris qui auraient découvert et annexé pour de bon la mobilité.

Brusque amoureuse de leur grâce je m’agrippe à leur fugacité véloce bientôt invisible et claudique, à la merci de cette entorse têtue qui s’est logée dans mon genou et mitonne des nostalgies de trandonnées.

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RENCONTRE

Nous nous trouvions nez à nez. Enfin ce que je veux dire c’est de mon nez qu’il s’agissait. Et pour l’autre, cet insecte frêle de la taille, disons d’un ongle ras, je ne peux rien affirmer de son anatomie.

Quoi qu’il en soit il était là s’appuyant semblait-il sur l’air paisible, et il ne me fallut que deux secondes pour commencer à m’étonner de son insolite immobilité. Et deux autres secondes pour découvrir son battement d’ailes qui tissait, dans la portion d’espace qu’il avait envahi, comme une gaze fragile presque invisible qui se mit à nourrir mon imagination.

S’agissait-il d’un avatar miniature du colibri aux quatre vingt battements d’ailes par seconde ? Je restai moi aussi immobile, sirotant mon émoi, .à observer, confrontée à mes ignorances, cet étrange animal maîtrisant la vitesse qui m’ignorait, ou bien n’avait pas peur et glissait imperceptiblement sur une trajectoire dont l’accès m’était défendu.

J’avançai le doigt, il ne bougea pas. Je le touchai, il s’éloigna à peine puis revint reprendre une place qu’il m’était impossible évidemment de lui disputer. Je savais bien que la recherche d’une connivence était stupide et il ne me restait plus qu’à rejoindre les herbes plus accessibles à mes ravages, ou les araignées tisseuses d’une mort nourricière dont j’égratigne souvent les toiles qui s’installent, insouciantes, sur la corde où j’étends le linge, ou la chatte exigeant mes réponses pour consentir à réfréner ses miaulements aigres de siamoise.

Mais la question m’obsède : comment la vitesse peut-elle engendrer l’immobilité ?..

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MONOLOGUE AVEC MA MAISON

"commentaire" paru sur le blog de Paul Jorion à la suite d’un article sur le bâtiment

C’est dit et je n’y reviendrai pas, tu m’appartiens depuis le jour où tu as posé le pied sur mon seuil et que je t’ai happée.

Il me reste, pour le restant de tes jours et des miens, à parfaire une éducation entamée il y a longtemps sans mon aide, et qu’il me faut compléter, amender, amputer, déchirer, annihiler au besoin pour sortir de ton cerveau quelques idées reçues dit-on.

En ce qui te concerne personnellement, il va te falloir arrêter de fantasmer sur l’augmentation du coût de la construction et la faiblesse de l’offre qui sont des fariboles. Engraisses tes souvenirs de joies solides si nous devons un jour nous séparer. Mes hautes fenêtres, mes cheminées tarabiscotées, mon escalier de noble bois, je te les offre dans l’immédiat fécond avec une modestie hautement aristocratique. Alors continues de jouir, sans désemparer, sans discontinuité, de ce trésor dont la valeur n’a rien à voir avec des prix errants, affamés de pénuries, scandaleusement erratiques qui se nourrissent du vide organisé et décorrelé de la réalité par un système de prédation en passe de nous noyer (et de se noyer lui-même par la même occasion)

« Un bien n’a pas de valeur intrinsèque (un choux ne pousse pas affublé d’un code barre) » viens-tu de lire. Cuirasses toi contre les notions de valeurs refuges, de dépréciations,de subprimes, de titrisations véloces, de crédits hypothécaires, de renchérissements des coûts, de déconnexions des fondamentaux, de taux qui s’affolent dans les graphiques, des endettements .Tu n’en as pas besoin, et arrêtes de te précipiter pour lire les élucubrations nourricières de cet anthropologue sociologue philosophe qui utilise le langage pour capter l’attention sur les prix et les agonies, et susciter des commentaires de plus en plus grassement fertiles..

Concentres-toi sur ton domaine de murs épais de pierres et de torchis, et va te promener dans cette minuscule portion de foncier colonisé par ton jardin sauvage, où le rosier ancien, transplanté d’une lointaine campagne, a résisté à l’arrachement et donne cette année une profusion de roses pourpres à la senteur bizarre, et où les fleurs de la plante grasse ont entamé la dissection d’un camaïeu d’orange a proprement dire époustouflant.

C’est dit. .

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UNE DISTILLATION

Elle a lieu, secrètement sauf pour moi, sorcière initiée aux décantations poétiques, dans cette chambre neutre d’hôpital où la tante, la femme aimée, exhale sa dernière tranche de vie entre le fauteuil et le lit.

Sur une tablette proche l’orchidée offerte l’année passée s’obstine à refleurir. Et c’est là que le mystère invisible s’installe, où l’alambic dématérialisé accomplit son œuvre, car il est devenu flagrant qu’une opération subreptice est en marche pour qui sait reconnaître les signes.

D’un côté la chaudière où le corps décharné s’acharne à force de chaleur à résister à la morsure du temps, entraîné par un cœur combustible encore vaillant, puis le trajet de cette vitalité mobile à l’intensité incompréhensible au travers de mystérieux serpentins absorbés par la lumière jusqu’à la métamorphose finale, le suc floral des pétales naissants, la beauté inoculée à celui qui sait ouvrir ses pores.

Et moi je suis là au milieu, à mi-chemin de la plante et de l’être humain qui vont tous les deux disparaître, attentive à ces métamorphoses dont je ressens la bienfaisante piqûre de rappel de ma propre et créatrice irréversibilité.

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PRESIDENT

ma lettre au Président - Elle figure aussi sur le blog de Paul Jorion, article du 12 avril, commentaire n° 62

Monsieur le Président

Depuis le jour où vous êtes devenu mon président de par la grâce du suffrage universel je me pose mille questions. C’est vrai que j’ai été surprise, même peinée on peut dire, que vous ayez fêté votre victoire au Fouquet’s et ensuite sur le yacht de votre ami, parce que je me sentais repoussée dans une marge qui n’avait plus rien de démocratique. Mais bon, vous êtes un être humain comme tout le monde, et vous avez vos défauts. Et en plus ça m’est égal que des gens gagnent de plus en plus d’argent jusqu’à se payer des villas à Hollywood, mais à condition que tout le monde en ait assez pour vivre décemment

En fait, après y avoir réfléchi, ces gens bardés d’or et d’argent, (et aussi de montres comme je l’ai appris récemment )que vous côtoyez me font penser à ces misérables déclassés, dit-on – (que j’ai connus alors que je m’occupais dans une association des gens à la rue )– et qui entassent, dans la chambre d’hôtel qu’ils peuvent habiter de temps en temps grâce aux allocations de notre Etat, des remparts de détritus variés qui viennent de leurs consommations d’objets de toutes sortes Je me suis renseignée auprès de psychologues, et- j’ai appris qu’ils font ça pour se donner l’illusion de se protéger du monde extérieur qui les ignore ou les agresse avec une violence plus ou moins bien dissimulée. Et je me suis dit qu’il n’y avait en vérité pas de différence entre eux, les uns les super-riches, et les autres, les super-pauvres, et qu’ils ne faisaient que se protéger, chacun avec leurs propres moyens, les uns l’argent, les autres le papier-kraft et les épluchures de pommes, d’un monde tellement inquiétant qu’il était indispensable d’accumuler et très rapidement des murailles de protection.

Mais bon, je m’égare, et je reviens vers vous, mon Président élu. Je suis désemparée, parce que je me sens pleine de compassion pour vous qui vous débattez pour notre bien être dans des tas de problèmes qu’il me semble vous avez du mal à résoudre Mais je dois avouer que des politiques différentes, de celles qui nous sont proposées dans la presse ou à la télévision, auraient aussi du mal à s’imposer dans un univers où tout est globalisé. Les solutions qu’on nous propose, à nous la population, me semblent mystérieuses, incertaines, friables comme des gâteaux secs un peu vieux. Et je remarque que vous aussi, et vos contradicteurs , vous vous barricadez dans des discours-détritus que je ne prends même plus la peine d’avaler.

Je ne comprends pas, et ça me fait bondir quand je lis toutes les injures qu’on vous lance dans les journaux ou sur internet, et puis je comprends que la surdité et la cécité sont la seule armure dont vous disposez pour éviter de vous laisser blesser, et vous permettent d’accomplir, plus ou moins bien votre travail de chef de l’Etat dont je suis une toute petite partie. Y aurait-il le moyen de vous sortir de ce corset de richesses et de servitude qui vous retient prisonnier des entreprises, des financiers, des simili-penseurs habiles à préserver une fausse identité dont une puanteur envahit le monde ?

Alors Monsieur le Président, je tiens à votre disposition les quelques petites idées dérangeantes et saines qui courent comme des fourmis de par la planète mais ont bien du mal à s’approcher des organisateurs en place d’une planète de plus en plus avide d’une matière qu’ils ne savent que transformer en pouvoir et en outils de destruction.

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GOUTTES DE LUMIERE

‘ « Ce qui sait parler le mieux du soleil

Ce sont les groseilles »

N’en déplaise à Guillevic, moi aussi je veux parler du soleil.

Parce que ce matin, perçant le filtre des nuages, il s’est installé en gouttes scintillantes sur mon abricotier mourant attaqué par la gomme qui a envahi tous les étages de ses branches charpentières.

Nul doute qu’il tentait une greffe. Celle de fruits translucides, lucioles diurnes, promesses éphémères de récoltes qui ont avorté sur le champ fragile de l’arbre en train de se défeuiller. .Je reste sur ma faim d’éclats d’écarlate. Servilement je suis son parcours quand il va s’assurer que les fruits déjà formés sur le jeune groseiller au fond du jardin sont toujours là, attendant patiemment l’été pour clamer leurs discours avant que je ne les avale, ne les mâchonne, ne traduise leurs glossolalies pour fêter l’astre qu’elles révèrent.

Et puis je soumets mon silence revenu à la concision du poète qui sait parler le mieux de la terre et des groseilles..

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PENSEES

Je me demandais, arpentant les allées du marché aux fleurs, pourquoi elles avaient l’air si renfrogné.

Je me suis approchée pour tenter d’appréhender, s’il existait, un langage marmonnant qui aurait pu me donner les clés de ces grimaces expressives qui me désemparaient. Je devins machine traductrice, donc imparfaite, illusoire, au pire démantibulatrice d’une harmonie que je me permettais d’entamer sinon d’anéantir.

Donc, elles avaient l’air de se considérer comme des dissidentes frustrées, jalouses des tulipes à hautes tiges qui happent les rayons du soleil et l’incorporent à des corolles déjà gavées de lumière, et aussi des iris veloutés qui multiplient leurs floraisons verticales sur chacune de leurs solides hampes rustiques. Leurs petits visages froncés ex primaient, pour moi l’accroupie, des myriades de réflexions et d’interrogations expressives à l’excès, condamnées à une mutité qui, mystérieusement, explosait en plein centre de leurs pétales volubiles.

Je voulus examiner plus avant cette jaune là par exemple, aux sourcils et à la barbe fournis, et me propulsais sur un site où un photographe avait pénétré son cœur, violant, écartelant une intégrité à l’aide d’appareils lubriques en quête de sublimation douteuse.

Et revenue à l’air libre, je fus émue par cette autre encore qui faisait couler des stries de mauve (des larmes ?) sur son calice immaculé, comme pour diluer les indignations provoquées par ma curiosité insolite qui s’acharnait à trouver, dans la contemplation de cette Multonia-pensée de la famille des orchidées, une propension àannihiler des origines dans des tons de camaïeu sombre.

J’aurais pu encore longtemps inventer des correspondances à ma convenance avec le risque de m’égarer plus avant sur les chemins d’une misérable prose source de pourrissement des mots

C’est pourquoi je m’arrête à l’instant.

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MOX

Le génie se morfondait ( il ne savait pour quelle faute il avait été condamné par des dieux lointains) recroquevillé dans sa prison morcelée. Les temps étaient révolus où ses geôles avaient la forme de fiasques alambiquées, artistiquement décorées, au cœur desquelles il restait impuissant à condenser un pouvoir de libération que seul, l’homme ignorant pouvait lui accorder en tirant sur un bouchon. Alors seulement il pouvait s’étirer, se déployer, au service du nouveau maître enthousiaste prêt à soumettre avec son aide le monde à sa volonté.

Maintenant, c’était différent. Diablement différent Les dieux s’étaient étiolés, mis à l’écart par les nouveaux possesseurs de la matière. De cette matière dont il était forgé et que des démiurges enragés arrachaient à une terre subtilisée aux nomades ivres d’errances. Mais il y avait plus grave .Les savants et leurs ingénieurs satellites avaient mis en branle tout un système de décompositions et de recompositions qui avait abouti à sa naissance. Métissage d’oxydes, en vérité issu du retraitement des déchets d’une industrie nucléaire capable de bombarder de neutrons l’uranium et en extirper un plutonium hautement toxique, celui-là même qui n’existe qu’à l’état de traces dans la nature, Il était devenu le symbole secret d’une puissance qu’il était devenu urgent de multiplier pour produire une énergie à la mesure des nouveaux besoins d’une humanité en passe de perdre le contrôle de son avidité.

Ainsi le MOX, nouveau génie combustible fabriqué par l’homme fut confiné dans des prisons atomiques, centrales supposées bien gardées où, chauffé, pressé en pastilles, empilé dans des gaines , il lui fut dévolu de laisser échapper sa substance morcelée, sa substantifique moelle supposée contrôlée, au service d’intérêts non entièrement identifiés.

Résidu d’origine, condamné à un enfermement programmé, que se passera-t-il, que se passe-t-il, s’il échappe en trombe à des techniciens qui auront perdu la maîtrise de leurs manipulations, de leurs bouchons ?. .

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SAGA MAROCAINE 1980 - seconde partie

Les deux autres frères trainaillaient et se laissaient servir par Sarah sans apporter d’écot. La ferme familiale qui n’avait pu être partagée après la mort du père tombait en ruines sans qu’aucun des trois frères ne fit un effort pour la réparer. Les portes partaient en morceaux, les murs s’écaillaient, criaient misère. Les hommes gaspillaient les denrées et les hardes que Mustapha, grand seigneur, abandonnait à chacun de sers voyages. Je fis plusieurs fois éclater une franche colère devant eux. Ils riaient, gardaient à mon égard une courtoisie parfaite. Je les crois respectueux de la femme avisée et soucieuse des intérêts de son compagnon. Le mari de Sarah, matois, s’en sortit par un "tu as raison, à trop nous donner tu nous rends paresseux, ce n’est pas bon" adressé à son frère ainé. A sa barbe, je faisais à Sarah d’ostensibles cadeaux.

Je connus un autre échantillon de "Sarah" citadine, petite fille de la cousine qui devait préparer le repas de mariage d’Idriss. Elle ne s’exprimait qu’en hurlant, et je fis sa connaissance dans son appartement luxueux de Casa où elle se mit illico à gesticuler et à crier ses malheurs conjugaux. Mariée à 19 ans, cela faisait dix ans, elle avait épousé après nombre d’aventures un homme de l’âge de son père. Ainsi s’était dit Sarah je serai tranquille, un homme mûr désire se ranger. Sarah s’était trompée. Son mari venait d’épouser une seconde femme de 17 ans et courait avec elle les restaurants et les cabarets - dont la plupart lui appartenaient - et ne regagnait l’appartement de Sarah que tous les trois jours pour y manger et dormir. Sarah ne décolérait pas, songeait au divorce, à s’ installer en Europe, et faisait les plus savants calculs pour arracher à son mari, en meubles et en bijoux, la substance nécessaire à son envol vers de nouveaux commerces. Belle femme riche, dévergondée, choyée par une grand-mère qui recherchait en elle son unique fille morte, elle prolongeait une jeunesse tumultueuse dont certains fruits avaient été radicalement desséchés par l’alchimie de la vieille femme. A présent, au bord d’un mariage dépérissant, elle vivait sur les nerfs, pleines de projets aussi extravagants que ses toilettes. Elle se calmait avec du haschich mélangé à des cigarettes à bout doré. Je fus tellement agacée, lors de ma seconde visite où le mari, après le repas, s’endormit sur le divan en face de moi, que j’acceptai pour me détendre une des cigarettes. Le haschich était de piètre qualité et tout le jour des relents de Sarah me gâtèrent la vie et l’estomac. Pour son malheur -ou sa punition - Sarah avait engendré un second fils, affreux monstre, hydrocéphale, morveux, à qui la mère et la grand mère passaient tous les caprices, au grand dam de l’enfant qui se faisait une vie impossible, convoitant tout, geignant au moindre obstacle, voulant, comme dans une sorte d’agonie, happer le monde à sa portée et ne prenant possession que de miettes. Pendant le mariage d’Idriss il rendit la vie difficile aux femmes qui le côtoyaient. Son infirmité lui donnait l’impunité. Il attrapa un chiot par la peau du cou, le leva au dessus de sa tête et le jeta de toutes ses forces à terre, puis se délecta d’une souffrance qui peut-être le soulageait de sa propre souffrance, diffuse, inavouée, respectée par les femmes qui reconnaissaient dans son mal le signe de la sorcellerie. Celle-là est toute puissante et Mustapha, sévère, m’a mise en garde contre les breuvages et les poudres que sa fille, noire messagère, aurait pu me faire avaler de la part de son ex-femme pour m’éliminer de ce monde. Il traîne, dans le buffet de ma cuisine, un bocal de pierres à l’aspect soufré qu’il m’est interdit de jeter, antidotes pour maléfices qui ne se sont pas encore manifestés.

Pendant le mariage d’Idriss, Sarah la seconde m’emmena rendre visite à son père qui habitait une ferme proche. Elle changea de toilette pour la troisième fois de la journée, revêtit un somptueux costume de soie noire et nous voilà partis en voiture, Sarah, son monstre, sa fille adoptive, fille d’une femme allemande qui avait regagné son pays, Fatnah et moi.Le transistor hurlait. L’hospitalité du père de Sarah m’enchanta. Cet homme édenté avait 55 ans. Il cajolait une adorable petite fille d’un an, sa propre fille car il venait de reprendre femme. La mère de Sarah était morte depuis dix ans. Dans une chambre vivait son fils qui venait d’épouser une soeur de sa femme. Le couple essayait de maintenir en vie un nourrisson de 5 jours. Les quatre premiers enfants étaient morts à la naissance. Le drame parcourait l’air, cristallisait la royauté des enfants. Je fus assise au milieu du patio, nourrie de thé et de lait caillé car la maisonnée possédait une vache promenée dans une propriété fort riche avec le classique jardin de figuiers de Barbarie, les nombreuses chambres, les hangars nantis, la télévision équipée d’un générateur. J’eus de la peine à refuser l’invitation à dîner pour lequel des pigeons seraient sacrifiés, mais il nous fallait rejoindre les préparatifs du mariage et Sarah, une fois son devoir filial accompli, avait hâte de quitter une maison où elle n’avait pas de place et ressentait l’hostilité des femmes. L’enfant-monstre, adouci par la beauté de la petite fille à laquelle d’étranges liens familiaux le rattachait, l’embrassa, la marqua de sa bave. Le vieil homme me souhaita la naissance de cinq fils et nous repartimes, au son hurlant d’une cassette, rejoindre les festivités qui approchaient de leur accomplissenent.

Il me fait donc aborder le mariage d’Idriss, filigrane de ce récit, impatient de s’alourdir en apothéose, en monstruosité.

A SUIVRE

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MARTHE SERVE

un hommage. J’ai écrit cet article la demande de l’artiste, pour "illustrer’ l’invitation à l’une de ses expositions, il y a vingt ans.

Il se trouve que cette Marthe crée maintenant de délicieux sacs à main à base de matériaux récupérés et les offre, refusant de les vendre.

Serve elle est née, serve mais de qui, mais de quoi ?

Depuis le jour où ses aquarelles m’ont hélée, de la vitrine d’une modeste boutique, je ne cesse de me poser des questions sur cette Marthe réservée qui ne m’a parlé, jusqu’alors, qu’à travers la voix cristalline de sa fille.

Mais les transparences d’une vitrine et d’une voix m’ont inoculé un appétit insatiable : celui qui me fait asseoir à une table d’hôtes où j’attends, impatiente, l’arrivée des oeuvres de cette noble servante que j’imagine, derrière ses fourneaux et ses ustensiles, en train de préparer l’exquis.

Qu’est-ce qui me met en joie à déguster, sur des fonds comme des nappes allègrement brodées, des aquarelles à la facture pourtant classique ? probablement cette audace propre à adouber les objets les plus communs et en faire naître une aristocratie des profondeurs.

Car ces trois pommes, posées sur un coin de cheminée, affirment le droit légitime de leur support à la beauté.

Car ces autres pommes ( ou bien sont-ce les mêmes) rubicondes, qui occupent un premier plan, soulignent la grâce d’une grise théière et sa tasse, dans un second plan anobli de leur présence.

Car ces feux d’artifice d’oeillets, ces effervescences de buissons d’or, ces inquiétantes anémones, clament l’existence d’une royauté nécessaire.

Car ces massives bouteilles, paysannes, opaques, offrent à qui sait voir le suc de la matière.

Car ce carafon de verre blanc et d’eau, cerné de fruits, prometteur d’un spectre éclatant, enseigne l’invisible.

Cette Marthe, subtil capteur de formes, sait aussi les débusquer dehors, et les pétrifier illico dans leur essence de pompe filiforme, ou de jarre bedonnante compagne d’une fontaine, ou de de machine à rouages investisseuse de flots et de roseaux.

Et le hameau discret flanqué de sa colline de l’autre côté du fleuve, n’est là justement que pour imposer la force et la gravité de l’arche d’un pont à l’eau docile.

Voilà, la faim me reprend ; que nous réservent les prochains festins servis par cette Serve inspirée ? J’attends, déjà attablée, et tous mon corps est en émoi.

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POLITIQUE - 1er mars 2011

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Un balbutiement d’analyse

Vous m’excuserez mais je n’arrive pas à les prendre au sérieux. Moi non plus d’ailleurs je n’arrive pas à me prendre au sérieux. Je suis une saltimbanque des mots et avant d’arriver à cet état stable où j’ai enfin pondu un texte qui a l’air de se tenir debout tout seul, je suis tombée, j’ai raturé, j’ai titubé, je me suis raccrochée au fil d’une pensée déchirée, dévoyée, déchiquetée, qui n’en finit pas de me narguer, de me noyer dans une prostration amère, un doux désespoir que je vais faire caresser par les autres, devant un verre et des balivernes.

Mais revenons à un propos manifestement clownesque Je ne peux pas m’empêcher de comparer notre maintenant ex ministre des affaires étrangères avec Khadafi, et de les mettre dans le même sac métaphorique d’incongruités, d’obcénités. Ils se ressemblent ces deux là dans l’actualité, empêtrés dans leur ardeur à s’accrocher au malheureux pouvoir, aux malheureux trésors qui leur échappent alors qu’ils croyaient, depuis des décennies, les avoir plantés pour de bon sur des piliers faussement indestructibles.

Thomas Bernhard, dont j’ai dévoré les livres, comparait les hommes politiques à des marionnettes, et ces deux là nous offre un spectacle, pas plus consternant qu’un autre il est vrai, où leur déni de la réalité les rend, dans la représentation qu’ils nous offrent, douloureusement lamentables.

Et moi, autre marionnette, mue par je ne sais quel marionnettiste invisible, peut-être divin, je les observe, j’assiste à une morale guignolesque avant que les poupées soient remisées dans le coffre de leurs médiocrités purulentes, destructrices, et je me remets à peaufiner le lissage de mes mots, et je me réinstalle en funambule sur la corde tendue de mes vérités et de mes incertitudes élastiques.

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POLITIQUE

Il m’en a fallu du temps pour m’intéresser vraiment à la politique. Enfin je veux dire l’action au ras des paquerettes, dans les faubourgs et les villages . Là où les vraies choses se passent.

.. L’ébullition du monde, ses retombées en gouttes sur ma conscience, me font sortir de ma bulle conftortable, sécuritairement ouatée, dans laquelle, jusqu’à présent, j’observais, je supputais, je réfléchissais peut-être, je survivais, je me gorgeais de mots, les miens et ceux des autres. Par exemple ceux de Daniel Mermet dans son émission « là bas si j’y suis » sur France Inter consacrée il y a peu. aux ouvrières d’Unilever, trimballées du Havre à Marseille, à qui on avait promis de ne pas les laisser sur le bord de la route. En réalité, on les a poussées dans le fossé.

Et je suis fascinée par les événements du Moyen-Orient, où nos prétendues démocraties ont tendance à rester les amis des dictateurs, tant que ces derniers détiennent les sources du pouvoir économique qui fait marcher nos usines, nos commerces et nos bourses, et s’écroulent parfois quand leurs citoyens privés de pain et de dignité osent enfin, dans les rues, miner les pieds d’argile de ces autocrates bouffis d’argent et de morgue.

Je la perce enfin cette bulle,et vais me mettre à arpenter les hameaux pour aider les copains qui se présentent aux élections cantonales. Ce qui ne va pas m’empêcher de continuer à me délecter à la lecture de « Capitalisme, désir et servitude » de Frédéric Lordon qui me permet de comprendre la fine stratégie du pouvoir en place, pour aligner les désirs de ceux qu’il exploite sur son propre désir de domination.

Et je me dis que mon pouvoir à moi de domination sur les carences de ma petite personne et sur le monde est potentiellement immense à condition d’en prendre conscience et d’oser résister, donc créer à la fois les outils et les matériaux de déconstruction et de reconstruction de ce monde qui nous héberge. .

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LE TEMPS SOUMIS A TORTURE

un appel pour une insurrection du temps

LE TEMPS TORTURE

Ce temps impalpable, insondable, maître des impatiences, objet d’études infinies, est-il en passe de se laisser phagocyter par ce néocapitalisme ambiant, jaloux de lui, ravageur des plantes et des destins ?

Car enfin qu’advient il ? Il s’est laissé piéger par ce progrès dévoyé des sciences naïves, comprimé dans les usines où il halète, avili, au cœur des cadences folles imposées par les technocrates et programmées pour produire de simili « biens » colonisateurs puissants de nos désirs.

Et dans les champs grillagés d’Andalousie il participe, loin du regard des fades consommateurs vautrés dans leur ignorance, à la gestion minutée à la goutte près de la production des tomates à la rougeur anémique, ou de fruits nés insipides et nourris de goût frelaté.

Où est le temps lent des saisons et des mûrissements ?. S’épanouit-il encore dans les févriers des mimosas rutilants ? ou dans les étés survivants, blotti, au sortir de l’hibernation, au cœur de l’hermaphrodisme des courgettes, dans le velours des aubergines, dans le parfum des pommes biscornues et des abricots à la frêle rondeur dissidente ?

Il est temps qu’il se révolte, ce temps domestiqué, qu’il participe à l’annihilation de ces usines de destruction de la terre-mère, qu’il arme son arc pour diriger sa flèche vers des humains revisités par les blessures de la conscience. .

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SAGA MAROCAINE - 1980 première partie

Par chance les hôtels nous refusèrent la chambre commune. Nous n’avions pas de contrat de mariage. Un seul nous proposa deux chambres, séparées par tous les étages et tous les couloirs du bâtiment. Nous décidâmes de rentrer chaque soir au bled à 40 kms dans la ferme familiale où vivaient trois de ses frères. Et c’est ainsi que pendant trois semaines je baignai jusqu’au cou dans le Maroc âcre, rauque et sucré, comme ces fruits ronds agglutinés à ras du sol à la source de tiges grasses qui poussaient sur la colline surplombant la mer, où nous étions partis inviter la vieille cousine à cuisiner le repas de mariage d’Idriss.

Sarah vint me souhaiter la bienvenue à la porte de la ferme. J’étais la compagne du frère ainé, chef de famille depuis la mort récente du père. La mère était morte d’asthme à 50 ans.Le couple était réuni dans le petit cimetière posé à l’embranchement de deux pistes, tache dans les champs d’orge et de blé qui s’étendaient à perte de vue, sans clôtures, noirs de terre et jaunes de paille, avec les troupeaux errants de moutons, les chevaux et les vaches aux pattes avant étroitement entravées, car c’était le Maroc d’août, de la plaine et d’après la moisson que je découvrais lors de ce voyage initiatique. Sarah drainait trois enfants à ses flancs et poussait devant elle un ventre gros de sept mois. L’ainé était mort à 5 ans noyé dans le puits sans margelle, sur cette même colline où j’avais sucé, avec une grimace, le sucre brun que le soleil avait concentré en larmes épaisses sur la peau des fruits ronds et rêches. Sarah avait vingt ans et commençait à presser son mari de prendre une autre femme qui la soulagerait de ses maternités.

Les fermes du bled avaient poussé isolées comme des plantes du désert, toutes semblables, et l’impression d’extrême misère que j’avais ressentie en découvrant le domaine de Sarah s’estompa au fil des jours et des visites aux parents, aux amis. Il n’était pas né de filles dans la famille de Mustapha mais six garçons et Sarah était pour l’instant le seul transplant. Les femmes quittent leur ferme natale pour s’installer dans celle du mari et de sa famille, père, mère, frères avec leurs femmes et leurs enfants. L’homme ne quitte le foyer que s’il rejoint la ville, fonctionnaire, commerçant, ouvrier émigré.J’eus ainsi droit de visite chez toutes les familles liées aux autres frères ou à Sarah, celles qui abritaient les fiancées, ou les aïeuls.

La demeure commune s’inscrit dans un rectangle blanc. Les murs épais comme ceux de nos vieilles fermes sont passés à la chaux et abritent une communauté d’hommes et d’animaux. Le grand enclos où l’on pénètre d’abord est réservé aux bêtes, moutons, bovins, chevaux, basse-cour,avec un pan de mur couvert de tôle ondulée pour abriter du soleil violent et de la pluie d’hiver. Les pigeons nichent au dessus dans des poteries. Les poules, dindons, canards, s’infiltrent partout à l’affut des moindres graines, miettes, bouts de fruits et de viandes abandonnés. J’ai trouvé un midi un coq picorant ma poitrine au sortir d’une somnolence maligne. J’ai rapporté des poussins piaillant à leurs mères probables qui aiment s’assoupir sur la tête des moutons. J’en ai abreuvés de gouttes d’eau de ma toilette car ils sont avides d’eau limpide. Les chats, sauvages dehors, regagnent les chambres au moment des repas et se régalent du pain frais qu’on daigne leur jeter, condescendant à leur tour aux caresses. Les chiens sont bannis des habitations et se nourrissent comme ils peuvent. Les excréments frais des enfants disparaissent dans la cour, aussitôt lapés.

Accolées à l’enclos et séparées de lui par des portails que franchissent en fraude les moutons et les vaches friands du maïs séchant en tas au soleil, s’élèvent les chambres autour d’un patio, une par couple, hautes, allongées, avec une ouverture au ras du plafond pour libérer l’air chaud. Les rebords des fenêtres sont des tablettes naturelles. A un bout le lit, installé dans la largeur, à l’autre bout l’armoire. Deux banquettes recouvertes de tissu, élimé depuis le mariage, courent sur les deux longs côtés.Les enfants sont emportés par le sommeil à même la terre où l’on étend de vieilles couvertures déchirées, ou un morceau de moquette échappé de la ville. Le sol est plus doux que la bourre coriace des matelas et j’ai dormi, pendant trois semaines, sur une planche recouverte d’une mince couverture, sans autre malaise que les attaques des puces se régalant d’un festin exotique qui se renouvelait chaque nuit. Dans cette chambre, unique par famille, tout se fait, l’amour silencieux, les querelles, les repas, les relations sociales. Plus loin naît une autre chambre, différente selon la fortune de ses occupants ; Les valises deviennent coffres amoncelés.Les objets les plus précieux, ustensiles des jours de fête, papiers importants, s’entassent en haut de l’armoire. Les dessous des lits cachent des fruits et des tables basses, rondes, sorties au moment des repas. La cuisine extérieure est de terre battue, noire de suie. Les casseroles y pendent à des clous. Le foyer - trois pierres - alimenté par les poupées de maïs et les tourteaux de bouse de vache séchés sur les murs de l’enclos - se trouve au dessous d’un trou dans le toît qui se prolonge par une légère cheminée destinée à désorienter le vent. Les poules aiment y dormir dans les coins avec leurs poussins. Les épluchures, les os sont jetés dans le patio immédiatement happés par la volaille, les chiens et les chats.

Sarah m’accueillit dans son paysage et m’initia à cette hospitalité renommée qui nait du don.On ne vient jamais en visite les mains vides. On apporte pains de sucre, menthe, thé vert. A cause de ce tribut un poulet est tué que l’on entend piailler son dernier cri et les femmes se mettent en branle. Les hommes s’installent dans une chambre devenue d’apparat où l’on éparpille les coussins à terre, où l’on étend sur les banquettes ces splendides couvertures de laine rêche, tissées par les paysannes, lourdes, où s’expriment jusqu’à la quintessence les rayures. Les femmes ont investi une autre chambre et pendant que le repas se prépare les conversations vont leur train. Il manquera ou il naîtra une dimension à ce récit à cause de mon ignorance de l’arabe. Cette raucité, je l’ai aspirée avec le vent âcre, avec la violence des vagues, avec la cruauté des souks et la douceur des figues, et la douceur de Fatnah, et je ne sais si, devenue sas, je laissais passer les scories ou la fleur. Lassée de la courtoisie forcée des hommes j’allais rejoindre les femmes qui me calaient entre deux coussins, me frôlaient, me buvaient des yeux avant d’offrir le thé. Parfois un homme venait converser en français et l’une de ses filles batifolait avec lui, et une vieille lui montrait son sein malade.

Le rite du thé est immuable. Une servante apporte le service finement ciselé, d’argent ou de maillechort ; le plateau supporte trois réceptacles rectangulaires à bords ronds ; le plus grand contient le sucre, le moyen la menthe fraîche, le petit le thé vert. La théière supporte le feu. La maitresse de maison, ou femme de rang, s’assoit à terre devant la table ronde, une servante à bouilloire derrière elle. Elle fait verser un peu d’eau bouillante dans la théière qu’elle remue et lui fait recracher son eau dans un verre. Elle y fourre alors une quantité de thé vert qui me semble exorbitante et y verse de l’eau, remue soigneusement puis lui fait recracher l’eau une seconde fois. Alors la théière et son thé ébouillanté reçoivent jusqu’à la gueule la menthe fraîche, le sucre cassé, puis l’eau de la bouilloire et le mélange dense est bercé légèrement puis versé dans un verre, puis reversé dans la théière pour parfaire l’opération. L’officiante goût le mélange comme un vin précieux, ajoute un peu de sucre. De cette boisson il faut accepter au moins deux verres que l’on boit accompagnés de pain chaud, rompu devant chaque convive, et que l’on effleure à un peu de beurre ou de margarine fondue présentée dans l’assiette commune posée au centre de la table. Ceci permet d’attendre le vrai repas (toutes les femmes rangées de profil autour de la table), ragoût de poulet puis couscous, échafaudages de légumes masquant la viande et, sur le pourtour, le fossé de sauce que l’on éponge avec le pain juste sorti du four, car le pain délaissé au premier plat a été enlevé et à mesure que les légumes sont avalés la viande dénudée apparaît que la maîtresse de maison délicatement décortique de ses doigts pour poser le meilleur morceau devant moi. Pas d’assiettes ni de fourchettes ni de couteaux. Le pain sert de véhicule entre le plat et la bouche. J’ai usé d’une cuillère pour le couscous car je n’étais pas assez habile pour former, au creux de ma paume, la boulette de semoule tassée avec le jus à petits coups. Le repas est précédé de l’aiguière ciselée, au couvercle troué pour y laisser disparaître l’eau souillée. Après le repas on lave à nouveau ses mains grasses et sa bouche, et les convives se séparent.

Une fois le premier étonnement passé, je m’intégrai à la vie familiale, aidant Sarah à tirer l’eau du puits, jouant avec les enfants qui se chamaillaient sur la margelle. J’avais distribué mes robes et mes parfums. Mustapha avait partagé ses fripes entre les trois frères. Tous ces dons étaient immédiatement investis, adaptés, et, par les enfants, manipulés comme des jeux, portés, souillés, rapés. Je n’ai jamais vu de jouets dans aucune ferme, même fabriqués par les enfants, sinon un poussin malade ou le chiot que nous avions ramassé sur la route posé là pour un maître éventuel, ou la mort. Les enfants vivent en symbiose avec les champs et les adultes sans horaires pour les repas ou le sommeil.

Tout de suite Fatnah m’attira, bergère de quatre ans sérieuse et joyeuse, le visage rond et les cheveux roussis par le soleil, emmêlés par le vent que sa mère, en fin de semaine, démêlait avec une telle rage que les larmes et les plaintes affleuraient sur Fatnah au corps habité de pustules où les mouches s’agglutinaient. Et elle m’envouta. Elle prit possession de moi comme d’une robe cousue sur mesure par le meilleur tailleur du village et nous parcourûmes ces rares semaines ne nous quittant guère, sinon pour le sommeil ou pour la ville, collées l’une à l’autre, conversant dans des langues inconnues, allant chercher les moutons à coups de pierre pour les ramener dans l’enclos avant de partir en visite, nous caressant, nous cherchant dès que nous étions séparées par une minute ou par un jardin. Fatnah traversa mon séjour à la ferme où je pris conscience de réalités sordides, comme une goutte limpide, innombrable où je m’abreuvais sans que la soif s’étanchât, jamais. Elle me faisait fondre et s’emmitouflait de mon amour sans le déchirer, jamais. Elle avait les pleins pouvoirs sur moi comme je les avais sur elle, et nous n’en abusions jamais. De leur contact constant avec les adultes et la nature les enfants semblent avoir acquis une sagesse qui n’exclut pas les jeux. Chez Fatnah qui se battait avec son frère, qui pleurait de colère quand sa mère lui refusait une nippe, qui taquinait sa soeur, cette raison irradiait et je l’aimais comme j’aime le soleil qui purifie les déjections en les faisant changer de nature.

Car je fus souvent scandalisée par ce qui se passait sous mes yeux à la ferme. Les moissons étaient terminées et le mari de Sarah prenait un bon temps de repos. Je ne l’ai jamais vu actif, sinon pour abreuver les deux vaches et le taureau, ou épousseter soigneusement les figues de Barbarie pour les débarrasser de leurs piquants avant de me mes offrir. Il jouait avec les enfants ou allait au hammam. Pendant ce temps Sarah avec son gros ventre tirait l’eau du puits profond de 17 mètres, lavait, faisait la cuisine, passait un des murs à la chaux en prévision du mariage d’Idriss, Hakima enroulée dans un linge sur son dos, ou construisait un nouveau four à pain en gâchant un torchis dense et lourd à la porte de l’enclos. Elle n’était au repos qu’au moment des repas. Un soir elle entra en pleurant dans la chambre. Son mari l’avait frappée. Elle se plaignit à Mustapha. Le motif était futile et j’assistai somme toute à une classique scène de ménage. Mustapha me raconta plus tard que le mari, furieux, avait crié qu’elle pouvait bien mourir, elle et les enfants, qu’il était assez jeune pour se remarier et en avoir d’autres. Les rapports entre hommes et femmes en ce Maghreb n’ont pas fini de me déconcerter. Je vis l’amour, à pleine densité, et quand j’ai demandé à Mustapha au début de notre liaison ce qui l’attirait en moi à défaut de beauté il me répondit que c’était mon sérieux et mon intelligence. Je fus abasourdie. Et depuis trois ans il me fait l’amour avec une fougue et une délicatesse jamais ralenties et mon plaisir est toujours aussi grand. Il semble que l’amour, la sexualité soient parfaitement maîtrisés par je ne sais quel instinct ancestral ou magique. Un homme de bonne fois épouse une femme de bonne famille, sérieuse, dénichée par le père, et si le nid est confortable l’amour s’installe. Il semble qu’il ne s’engouffre jamais dans les tempêtes. C’est pourquoi le mariage d’Idriss me parut débuter sous de mauvais augures. Le mari de Sarah, lui, était à prêt à prendre une seconde femme qui l’aiderait dans les travaux des champs (et à asseoir sa position de pacha) et lui ferait d’autres enfants. Dieu était là pour l’aider à les nourrir, et à dormir.

A SUIVRE

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L’ORIGINE DU MONDE

Des occultations du tableau de Courbet

L’occultation primitive se dédouble, franchissant les années, condamnant le tableau devenu célèbre à supporter une chape de mystère qui le revêt d’un voile solide à la merci des salissures et des enflures de sens pudibonds, obscènes ou ratiocinateurs

Un riche diplomate musulman le commanda au peintre. Il se retrouva chez un baron hongrois pour finir son parcours chez Jacques LACAN qui le cacha sous une toile de MASSON

A la mort du psychanalyste il surgit dans la lumière du Musée d’Orsay et des commentateurs. Et là commence une nouvelle œuvre d’occultation par les mots. Il faut le recouvrir de circonlocutions, de bavardages érudits, de dénonciations historiques oscillant entre des preuves supposées d’obscénité ou d’érotisme. « faire voir un corps tout en le masquant sous l’éclat spécieux de sa nudité » dit l’un, « autre chemin de l’art » dit l’autre, « fin de la représentation d’un monde tel qu’il est » dit un troisième etc…etc…J’ai envie d’arracher ces oripeaux culturels, intellectuels, savants, qui emprisonnent l’œuvre dans une dormance cruelle, en voie de se frelater, où elle disparaît.

Pour moi la fascinée, l’énamourée, je parcours en tous sens le nu-paysage, glissant sur les monts des fortes cuisses et des seins, m’attardant sur le plateau du ventre, avant de m’introduire dans la touffeur noire et rousse de la dense toison, et me sentir avalée dans le sexe qui s’entr’ouvre, trou noir absorbant la lumière, promesse de connaissance en deçà et au-delà du temps.

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SOUILLURE 2

Il m’arrive de me complaire dans cet état incertain où, recluse volontaire dans le salon ou au fond du jardin où je bêche et ratisse avec une sorte de frénésie, après avoir interdit l’accès de mon domaine aux visiteurs, je laisse passer des jours sans me laver.

Alors,je laisse mon corps, livré à une insidieuse et voluptueuse souillure, se pénétrer de la même jouissance jamais usée que je ressens lorsque j’absorbe l’aube et le crépuscule du soir avant leur dissolution dans la clarté ou dans la nuit. La concordance de ces sensations clones reste un indicible mystère agrippé à mes nerfs et à mes pores.

Puis vient le temps des fêlures de ces degrés intermédiaires, ces passages indécis renâclant à se résorber dans l’aurore, l’obscurité et l’agression du savon.. Il ne me reste plus que la nostalgie importune, extravagante, l’attente de nouvelles et bienheureuses régressions qui vont me plonger avec délice dans les univers du commencement du monde et de la possible humanité. .

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COMPOST

Ce tas ce compost n’est pas à sa place. Il devrait trôner au milieu du jardin, exhiber royalement ses couleurs s’amaigrissant en avatars décolorés, subjuguer des visiteurs en les initiant à une alchimie serve du temps et de la patience.

Mais non, il est exilé au fond du jardin, ravalé à un ramassis d’épluchures, de mémoires de racines, d’herbes folles domestiquées, abandonné aux oiseaux fouailleurs et goulus, qui le désagrègent et le pillent secrètement en toute impunité.

Moi je lui fais allégeance, attentive à sa métamorphose. Vient le temps où j’ose l’éventrer, mettre à nu la matière brune que je love dans ma main et respire avec volupté avant de me résoudre à l’éparpiller sur les chemins de mes futures récoltes.

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PEREGRINATION BOUFFONNE

La ville recèle, à l’écart de ses monuments et de ses artifices clinquants, de surprenantes aires abandonnées, flétries, jonchées de carcasses et de moisissures, où l’on accède en franchissant des porches toujours ouverts.

C’est dans un de ces lieux que je m’émerveille et que je débusque de la beauté. Celle d’une architecture aérienne faite de pans de murs, de toits et de fenêtres assemblés dans un désordre intemporel qui me ravit. Je reste là, fascinée par un spectacle immobile que je suis la seule à contempler ou peut-être même à créer, et je me gave des assemblages de couleurs affadies, de grilles se rouillant avec virtuosité, de garages vétustes au bord de la ruine qui mettent une touche curieusement insolite dans ce paysage teinté d’un passé voué à une survivance entêtée.

Dans un autre lieu tout aussi retiré de la rue, tout aussi invisible aux passants pressés, les restes d’un atelier au sol cimenté exhibe un pan vertical de lattes de bois léchées par l’humidité, camaïeu d’une orgie de gris qui peint l’espace et lui octroie cette élégance vraie, de celle dont on dit qu’elle ne doit pas se remarquer.

Ainsi je parcours la ville, attentive aux appels de ces lieux oubliés des promoteurs et des démolisseurs, seule, immobile au centre des courettes, à me repaître de ces tableaux dont la décomposition entropique n’est révélée qu’à de rares voyeurs initiés.

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THANATOS FAMILIAL

dans la série "Saga"

Pour Paulette la soeur de ma mère, alias Rebecca au temps de sa naissance.

Elle a cent ans. Depuis quatre ans je vais la voir dans la maison médicalisée qu’elle s’est résignée à habiter, bardée de soins.

Les infirmières, les aides-soignantes l’écoutent et me posent des questions sur sa vie maintenant bégayée, récit troué comme un tissu usé qui s’effiloche et agrippe des souvenirs altérés et fantasques.

Ces quatre ans nous les avons passé toutes les deux, à chaque visite, à nourrir nos anciennes querelles aimantes, armées de cris comme des griffes lissées, rognées, coupées.

Et aujourd’hui elle s’apaise, elle s’éloigne, elle ne me questionne plus sur mes repas, mes amis, mes cinémas, mes mes voyages. Elle rejoint cet ailleurs proche qu’elle aborde, m’abandonnant.

Je commence à souffrir doucement, m’attachant à elle que j’ai délaissée avec obstination, la confiant à des étrangers pour m’embourber dans les ornières ou les succès de ma propre vie.

Mes regards s’attardent sur ce morceau de chair ravinée dont le coeur résiste encore, fort de cette vie en suspens, de cette destinée en train de se lover, de se retourner vers une naissance tremplin d’événements tumultueux, dramatiques, joyeux.

Plus elle s’éloigne plus je me rapproche, servante d’un amour qui va trouver son pic douloureux à l’instant d’une mort que j’espère traquer et asservir à mon désir de trouver un interstice où me glisser une fraction de seconde, lors du passage qui m’est interdit.

Je vais rester sur le seuil, souffreteuse, frustrée de cette vie et de cette mort qui n’arrêtent pas de me nourrir, de me désaltérer avec de plus en plus de parcimonie, avant d’accepter le dessèchement de la douleur ou sa mise en sommeil propice à d’autres élans.

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REUNION

Je participais, en ma qualité d’électron libre, à cette réunion mensuelle de décembre où je retrouvai avec grand plaisir mes amis actifs dans domaines aussi variés que la philosophie, la psychanalyse, l’enseignement, l’orthophonie ou la petite enfance, pour y étudier, réfléchir et disserter de sujets comme tel livre de Michel Foucault ou le "care", cette notion née aux Etats-Unis ayant abordé l’Europe au bout de vingt ans.

J’y trouvais mon compte. Les soirées s’assoient sur une bonne dose de solidarité et de respect de l’autre, j’y apprends mille choses qui viennent nourrir mon propre modeste bloc de savoirs, et j’essaie d’y introduire quelques miettes poétiques qui ont du mal, je le confesse, à entamer ce que je ressens, à tort ou à raison, comme une montagne d’éruditions que j’ai du mal à gravir.

Or ce jour là nous discutions comme de coutume quand un mouvement incongru, incontrôlé, anima le groupe. Les acteurs autour de moi s’agitaient et pointaient le doigt dans ma direction vers un événement insolite que j’avais du mal, et pour cause, à repérer.Il s’agissait d’une petite araignée noire qui tissait son fil vertical au dessus de ma tête. Josée se leva d’un bond, s’approcha et j’eus juste le temps d’écarter son bras d’un geste brusque pour l’empêcher de s’emparer de l’animal dont j’étais devenue futur appui aléatoire, providence peut-être, et que mon amie s’apprêtait à rendre à un dehors glacial et pour sûr létal dans le souci de la sauver. Cependant un charme secret était rompu en même temps que le fil.

Cette rencontre m’obsède. M’avait-elle choisie, cette noiraude, pour un adoubement subtil, révélé par mes compagnons ignorants de la cérémonie et qui auraient, paradoxalement, servi de vecteurs à la fois découvreurs et destructeurs pour le cheminement d’une divinité attentive à nous relier, nous deux pauvres mortelles, dans une portion infime de l’espace et du temps ?

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CHAT GLUANT

Ca y est, ma chatte Mélusine a pris ses quartiers d’hiver. Sur ses bivouacs mouvants elle explore et colonise ses annexions au gré des nuits courtes pourvoyeuses de frimas et de frissonnements.

Des landes molles offrent à ses griffes et ses ronronnements des zones vives à labourer. Elle se recroqueville dans des creux, elle hume et lèche des surfaces rêches il n’y a guère, où des amendements odorants ont été versés par une possible divinité, elle frotte avec une ardeur proche de la passion ses babines contre des rochers, elle accapare des îlots de tiédeur versatile, elle cristallise des émotions.

Ce territoire, c’est mon corps avec son ventre élastique, ses positions gauchement défensives, sa peau infinie recéleuse d’odeurs friandes de liberté, ses points fermés braquant des os, sa totale sujétion.

Nous sommes rivées l’une à l’autre, avatars d’une absolue métamorphose qui nous maintient dans un présent inoubliable source d’immortalité.

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AUBE INSIDIEUSE

Cette aube hivernale tentait d’usurper la matinée. J’observais son étalement provoquant, sa tentative de percer ou d’absorber les nuages épais dont la densité cependant semblait assurer l’impunité passagère d’une journée entière irrémédiablement grise.

Me suis-je bien fait comprendre ? Cette aube voulait phagocyter le temps et installer son règne. Fascinée comme à l’habitude par le spectacle permanent du jardin où le rouge-gorge et les deux mésanges picoraient des miettes et des graines, j’assistais à un affrontement improbable et cependant évident.

Il me fallait qui sait analyser ce retournement insolite de la flèche du temps, immobiliser cette aube insolite, espiègle, dans le carcan des mots, la domestiquer, la restreindre à une condensation de sens qui me permettrait de la parquer pour de bon dans son univers naturel et moi de retrouver enfin la tranquillité ordinaire des jours et des saisons.

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COURTE CHRONIQUE BOUGONNE

De la mondialisation des dénis de démocratie

Après tout je ne vois pas de différence entre Nicolas Sarkozy et Laurent Gbagbo. Chacun sur son continent affiche un cynisme d’état qui a cours depuis des siècles c’est vrai dans des systèmes politiques affichant leur tyrannies, mais ce qui semble inquiétant, c’est que ce cynisme, décortiqué par maints philosophes (dont Peter Sloterdijk dans Critique de la raison cynique) trouve à s’insinuer dans les régimes démocratiques qu’on nous présente comme les plus aptes à assurer le "bonheur" des êtres humains en raison de leur transparence et de leur pureté.

Or que font les dirigeants cités ci-dessus, sinon ne pas se conformer aux décisions de leurs concitoyens ? le non au traité européen proposé il y a trois ans par référendum a été balayé, avec l’accord d’une prétendue opposition frileuse, au profit du traité de Lisbonne et le président africain vient de faire la même chose, en plus rapide, en refusant d’accepter la victoire avérée de son adversaire.

Il paraît flagrant que la démocratie en a pris deux sales coups. A nous de rester curieux et vigilants et prêt à réagir si les coups ébranlaient encore plus les consciences et les territoires.

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GRINCEMENT DE CANNIBALISME

Statistiques de novembre 2009 du réseau MIGREUROP relatives aux clandestins disparus en mer aux frontières de l’Europe forteresse

3059 dans le Canal de Sicile,

2275 entre le Maroc, l’Algérie et l’Espagne,

828 en mer Egée entre l’Egypte et la Grèce,

220 en mer Adriatique

Des hommes, des femmes, des enfants se sont ainsi noyés dans leurs tentatives pour rejoindre une Europe mythique fuyant la misère, les poursuites politiques, le désenchantement d’un continent.

Où sont leurs restes, ou plutôt les débris de leurs restes, sinon dans les entrailles de ces poissons ou de ces crustacés carnivores que nous achetons sur les marchés (ou le coeur des bactéries, ou le sable des grèves) ? Ainsi nous ingurgiterions sans le savoir des portions de frères humains, leur accordant ainsi par notre cannibalisme l’accès à un eldorado improbable enfin atteint et où nous, les autochtones, survivons dans le corps de la globalisation des injustices et des errements de nos dirigeants !

Ces morts en mer, engloutis dans des fonds opaques, ne peuvent-t-ils se révéler comme une métaphore désespérée comme pourrait le dire Paul Jorion sur son blog (où apparait dans les commentaires de la vidéo du 26 novembre une interview vivifiante de Jacques Brel) une métaphore donc de notre propre inconscience, de nos propres nages affolées, de notre incapacité ou qui sait capacité à atteindre un rivage où reprendre pied et souffle, où rencontrer d’autres naufragés prêts à une aventure commune ?

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AUX LECTEURS

Ils m’intriguent ces amateurs que j’espère voraces et qui viennent avaler ou siroter des textes dont j’ai oublié, pour nombre d’entre eux que je les ai écrits, avant de les abandonner à l’endormissement ou à l’ensevelissement ou à l’émiettement ou à l’anémie voire à la gloire, qui sait ?

Qui sont-ils ces capteurs de mémoires, trifouillant mes mots dans des univers parallèles aux multiples dimensions où j’essaie, pauvre esseulée déboussolée, de les interpeller par dessus les silences ? Il est bien connu des créateurs que les absorbeurs de films, de romans, de poèmes sont là pour les étirer, les gonfler, les amender, les vivifier, les terminer ou les détruire. Dans mon coin je ne sais rien de leurs sensibilités, sinon tenter de les traquer absurdement en trafiquant une comptabilité maladroite de leurs passages.

Mais est-il important que le texte que je voudrais favoriser n’attire que peu de regards alors que tel autre que j’avais pressenti sans beaucoup d’échos (il est sorti cependant sous peine de m’étouffer) accumule l’intérêt de ces présumés amis invisibles et pesants ?

Je continue d’emmagasiner sans lésiner des ébauches de phrases et de mots dans des brouillons et j’attends l’instant propice pour ouvrir les cages d’où les sens vont s’échapper et se diamantiser pour subjuguer ces lecteurs amis.

PS : si on isole les textes sur une page, apparaît en bas une fenêtre avec le mot sésame "répondre", mais il est possible qu’il soit trop agressif puisque presque personne ne vient le provoquer.

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OPIUM

Le temps s’étire comme un coton mouillé et ça ne me plait pas. Un coton sec je peux le tripoter dans ma paume, le triturer entre le pouce et l’index, jouir d’un plaisir doux et rond, et ne plus m’emmêler dans des effilochures humides qui s’accrochent à toutes les directions de mon ennui. Que faire ? Couchée sur mon lit ou par terre sur le tapis avec mon ennui incrusté, je me tourne et me retourne dans les draps froissés, violente la douce couverture qui supporte mon impatience sans un pli.

Jusqu’à ce qu’un trop plein d’énergie déborde et me projette dans une ruelle de la ville chinoise. Le temps y retrouve son élasticité paisible et son indulgence quand je le gonfle et le dégonfle avec outrance, le presse entre deux rêves instantanés, le noie dans mes désirs, l’assèche dans un désert de connivences perdues. Au moins lui il ne se mouille pas.

L’allée étroite m’avale avec une telle gloutonnerie que l’angoisse m’assaille. Ai-je disparu, ai-je tant joué avec le temps qu’il s’est usé de mes excès, m’entraînant dans son abandon ? Je happe de justesse un des morceaux non encore englouti de ma mémoire et tire trois secondes en arrière pour aborder un présent rassurant. Les deux marchands de cigarettes sont toujours là, riant à pleines dents devant leurs drôles de boutiques roulantes. L’air est parfumé au clou de girofle. « Bon, je me dis, je vais leur en acheter six de leurs cigarettes et les fumer jusqu’à la nausée ». Appuyée sur leur étal branlant je m’empare de quelques paquets aux inscriptions multicolores et en dessine un arc-en-ciel dans ma paume ouverte. Je tousse et tousse encore. Rien. Ils ne me voient pas. Ils ne me voient plus. Je sombre une demi seconde dans la nostalgie aiguë du temps si proche encore où ils scrutaient mes cheveux trop clairs, mon nez trop pointu, ma jupe trop courte. J’ouvre des lèvres gonflées sur des dents trop petites, je souris trop court. Rien. Je ne suis plus ni moi-même ni une autre, je ne suis plus qu’un morceau de l’allée qui me digère peu à peu.

Alors je lâche tout, et marche dans la nuit brusque, distinguant à peine les deux hommes en train d’uriner le long de la porte ouverte du restaurant. L’odeur doucereuse d’ordures et l’âcreté de l’urine me guident vers une autre senteur, une amertume fraîchement faisandée qui me conduit jusqu’à un minuscule jardin. Je sens des piquants dans mes pores dilatés. Réduite à n’être plus qu’un cactus d’arômes avalés, je pousse une porte et entre. Du dehors, la maison ressemble à toutes les autres maisons de la vieille ville, collées les unes contre les autres, habitacles de poupées aux toits bas, aux ouvertures étroites, aux jardins rognés. Et à l’intérieur c’est toujours le même vertige, la dilatation excessive de l’architecture vers un fond à explorer, je suis happée par un palais délabré, les pièces s’engendrent l’une l’autre avec une fécondité maladive puis tout à coup deviennent stériles devant un grand mur crasseux, barrière solide à leur expansion désordonnée. Assommée à mon tour, immobilisée, j’entends un braillement derrière le mur, des voix d’hommes qui hurlent, le vacarme me fait reculer dans un morceau de chambre oubliée, excroissance rabougrie du palais où des formes allongées sur des lits à étages semblent cultiver des rêves. Un bébé dort dans un hamac, long morceau de tissu dont les deux bouts bariolés sont entortillés dans des ficelles dont l’une est accroché au plafond bas. Des cow-boys hurlent et se poursuivent sur un écran de télévision.

Je m’affale dans un fauteuil en rotin troué, devant une haute fenêtre à barreaux sous laquelle des petits Chinois populaires jouent sur une gravure devant leur école. Une vieille femme édentée aux papilles dilatées pose un verre de thé brûlant devant moi. Elle dit « bois, bois encore une gorgée ».Et je vais m’allonger sur un des bas flancs, la tête sur un oreiller de bois couvert d’un linge douteux, à côté d’un maigre Chinois. Entre nous deux, un lampe à pétrole et son globe de verre renflé au milieu. L’homme aux gestes lents est diaphane, plus blanc que ses vêtements,, d’une lividité avide de transparence. Il a posé à côté de lui une minuscule coupe emplie d’un liquide noir et épais, coloré d’une goutte de brun qui lutte en vain pour émerger.

Je vois des taches, des taches partout sur les murs qui se multiplient à mesure que je les compte Je bois encore du thé apporté par une petite fille. L’homme diaphane imprègne une extrémité d’un bâtonnet du liquide et le présente à la flamme de la lampe et il s’épaissit encore, caressé ou brutalisé je ne sais, boule outrant son volume qui se met à grésiller, à frémir, à se multiplier en d’innombrables boulettes éphémères qui éclatent avant de se résorber dans la boule mère prompte à enfanter illico une nouvelle descendance. Mes sens s’aiguisent. L’homme diaphane entretient cette fécondation irrésistible en trempant le bâtonnet dans le liquide brunâtre de la coupelle avec régularité, maître d’œuvre tout puissant, forçant la boule à absorber cette manne jusqu’à la décision de l’arrêt du brûlage.

Alors il la modèle en un petit cylindre compact qui se met à durcir au contact de la froide paroi du globe de la lampe galbée. Empalé sur le bâtonnet, il est absorbé dans l’embouchure d’une longue pipe, s’obstine à résister, fort de son durcissement, mais l’homme attentif la mâte avec la flamme, maître obstiné du bouillonnement délicat qu’il présente enfin à mes lèvres Je me mets à sucer, à aspirer cinq ou six pipes jusqu’au tréfonds de mes poumons... A côté de moi le Chinois silencieux m’observe. Une torpeur bienfaisante m’attache aux autres fumeurs immobiles qui sourient et m’ignorent.

A mon tour je me sens absorbée par cette Asie qui m’a engendrée il y a des siècles, déjà frustrée de mes origines en regagnant, amollie, le monde extérieur où les aspérités et l’amant imprévu m’attendent. .

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MENUE MYTHOLOGIE

Les dieux, c’est bien connu, rendent fous ceux qu’ils veulent perdre. Nos dieux ont apparemment muté et nos folies, à la fois civilisatrices et destructrices, s’alimentent de fantasmes de plus en plus véloces .

La planète se rétrécit et, dans la même révolution, pose des jalons pour atteindre, à l’aide de la vitesse, l’immensité du ciel ou la dislocation des particules. Et ce qui se passe au quotidien pour chacun des habitants locataires de cette terre en mutation où nous claudiquons à notre modeste échelle, n’est qu’un avatar de cette vélocité inouïe, parfois dormante, parfois activée par de fantastiques appareils de mesure.

Ainsi nous consommons, avec la frénésie et l’adoration qui nous sont inoculées par les producteurs patentés d’avidité, des bibelots mangeables ou adaptables à notre appétit dévoyé dont la publicité nous vante une nouveauté qui se reproduit à la vitesse de la lumière et dont la substance, à l’origine saine, s’entache d’inutile et de prochain pourrissement.

Et nous adorons et consommons ces nouveaux dieux protéiformes à l’enveloppe aussi faussement bienveillante que rutilante, nous les ingurgitons sans failles pour activer, dedans notre corps, des métamorphoses en constante expansion sans nous rendre compte que notre caractère humain s’achemine vers une réification où des prothèses à l’affût sont prêtes pour une prochaine colonisation.

Il existe des temples où ces dieux d’une nouvelle essence, consommables avec excès programmé, s’emmagasinent et prolifèrent avant de fondre sur nos hypermarchés. Il s’agit de ces monstrueux containers construits dans les ports de Chine ou d’Indonésie (je les ai découverts avec angoisse sur la « toile ») détenteurs d’une immobilité écrasante et capables avec une fausse lenteur, d’éradiquer la vie des pêcheurs ou des agriculteurs alentour.

Nul doute que ces temples, et leurs excroissances maritimes gorgées de gadgets s’implantent sur maints autres territoires et propagent discrètement dans l’espace la religion de la croissance dégénérée.

A nous de dénoncer les faux prophètes et mettre à bas les temples et leurs représentations avant que leurs tentatives accélérées de babelisation rampante ne soient couronnées d’un succès définitivement destructeur. .

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BAMBOUSERAIE D’ANDUZE

Le phonème« uze » me met en émoi. Emoi inaudible qui plonge peut-être des racines dans un passé irrémédiablement oublié, ou bien fait tout simplement vibrer au fond de mon oreille une musique absolue qui me ravit à chacune de mes rencontres avec le son.

Alors je surveille, ou bien suscite des « uze »bienveillants. Mélusine ma chatte est devenue Méluse, et je me plais à rejoindre Enée fuyant le sac de Troie et cherchant désespérément son épouse disparue. Et j’appelle avec lui « Créuse, Créuse ! » avec douleur et délectation.

Anduze, la fine cité du bord du Gard m’a offert il y a peu son vocable et sa bambouseraie centenaire proche. Anduze, bambouseraie….les deux noms s’harmonisent, se symphonisent, mais j’ai peur qu’ils ne s’altèrent l’un l’autre à la longue, et que leur friction ne réduise à la fin le plaisir originel et participe à la création de ferments métissés, ou de bouses de particules qui m’entraînerait dans des élucubrations rusées où les sens seraient dévoyés.

Alors j’attends. Je me mets à l’affût des déclics aléatoires qui vont faire résonner des signaux et faire éclater les germes de mots qui s’obstinent présentement à la dormance et alimentent mes frustrations. J’attends, j’use de la patience comme d’un baume, attentive comme une épeire à traquer les « uze » terminaux pour les gober d’un trait et assouvir mes faims muselées..

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LES OLIVIERS

Pourquoi les oliviers ?

Les oliviers jettent-ils des pierres contre les humains ?

La scie inébranlable coupe les troncs, son hurlement acide colonise l’air.

Pourquoi les oliviers ? crie le paysan affalé contre les soldats qui le repoussent avec douceur

Les oliviers ont-ils des armes cachées ?

Les oliviers secrètent-t-ils des poisons ?

Les oliviers engendrent-ils le désespoir et la vengeance ?

L’homme abattu pleure ses enfants sacrifiés à l’autel du mur.

Pourquoi les oliviers ?

Les oliviers savent prospérer à l’ombre des murs et des haies, ou dans la campagne vive. Ils savent donner des fruits pour toutes les nations.

Pourquoi les oliviers ?.

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UNE ENTORSE BIENVEILLANTE

D’abord la nier, puis l’invectiver, cette empêcheuse de marcher droit, puis me révolter, tenter, une folie, de restreindre la douleur acide en forçant le genou à peser sur le sol, puis me rendre, soumise, acceptant le passage dans le temps rétréci.

Il fallut quelques jours pour que je m’aventure dehors avec une canne. Et là a commencé mon apprivoisement, et mon éducation. La douleur exigeait la pause attentive devant les délicates fleurs blanches du jardin public, et surtout, la marche prudente qui me réconciliait avec l’étirement du temps qui, naguère, me fourvoyait dans des impatiences imbéciles. La caresse du vent se mit à s’appesantir sur mes bras, et je restai là, immobile, pour laisser le soleil s’allier à la douleur pour enfanter un enchantement inédit

Enfin l’entorse me révélait que la flèche du temps pouvait, à mon avantage, s’infléchir, amorçant un ralentissement propice, et, qui sait, sachons rêver, un retournement vers une immobilité féconde, germe d’autres passages difficiles pour s’approcher d’une immortalité ..

Je vais rejoindre mon jardin, et y observer avec une patience devenue béate la superbe tomate dont le mûrissement pédagogue vient enfin de me rassasier.

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PERSONNAGE

A ton avis, le personnage qui nous précède devant le marchand de journaux, c’est un homme ou une femme ?

Ma fascination commençait, à observer cette longue silhouette fuselée, enveloppée serré de noir et de blanc, qui marchait avec une élégance mâtinée d’une maladresse qui, peut-être, révélait une souffrance organique qui n’arrivait pas à entamer sa beauté.

Il me fallait l’approcher et tenter de découvrir en douce son visage. L’amie résignée à mes extravagances me suivait, et aussi une brave dame rondelette qui avait entendu ma question et dont j’avais excité la curiosité. Nous fûmes donc deux à faire semblant de choisir des journaux pour nous approcher de la silhouette en train de feuilleter, sur les rayonnages les plus hauts, des albums de photos de femmes nues. Mais le visage restait caché, attentif aux clichés, curieusement encadré de couettes brunes maigrelettes

Frustrée je m’éloignai, bannie de ma propre curiosité, me disant que je n’avais aucune chance de la croiser même en arpentant la ville en tous sens, en tous instants. Il me restait un souvenir encore frais, s’inscrustant, s’arcqueboutant à ma mémoire, s’effilochant déjà peut-être, et je me demandais ce qui avait bien pu susciter cette émotion incongrue, cet assaut de sensations qui n’arrêtait pas de me titiller et m’enchaînait à un commensal bizarre sur une infime portion du monde.

Or le lendemain sortant d’une pharmacie,je le vis en face, de l’autre côté de la rue, dévoilant sous une jupe ultracourte des cuisses et des jambes vertigineuses. Aussitôt la fascination dormante se réactiva et m’accrocha à la trajectoire de cet être sur lequel les passants le croisant se retournaient mais ne riaient pas, interloqués par l’étrangeté d’un homme qui affichait une extravagance mesurée rivalisant avec l’élégance pure

Je le suivis de loin, attentive à ne pas me faire repérer. Il s’approcha de sa voiture, et entama une sorte de rituel tranquille, ouvrant et refermant alternativement les portes du véhicule, s’y asseyant, en sortant, vérifiant dans le coffre le contenu d’un sac de fringues avant de se rasseoir de nouveau, de sortir de nouveau pour intensifier le ballet des portes, enfin je me résignai à mon propre rituel de camouflage, arpentant le trottoir et faisant semblant d’attendre un ami, regardant à droite et à gauche, et j’entrevis enfin un visage marqué de rides, maquillé, accusant l’âge mûr de l’homme distant dont il me faudrait me séparer sans rien connaître de son sortilège.

Il me reste une infime chance de l’approcher. J’ai noté le numéro d’immatriculation de sa voiture, sésame improbable dont je vais égarer la formule avant de me réfugier dans une inévitable nostalgie ..

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ANACHRONISME GOTHIQUE

Ce style gothique né à l’époque des croisades a prospéré pendant des siècles, colonisé le territoire de fantastiques cathédrales avant de décliner irrémédiablement, à la Renaissance, dans ce style tardif, nommé aussi flamboyant qui se caractérise par ses ornements exubérants , sa grande virtuosité dans la taille de la pierre, et la manière de plus en plus complexe de décorer les façades et les ogives.

Le parallèle entre ces bâtisseurs du passé et ceux du néolibéralisme exacerbé dans lequel nous pataugeons est, pour la pauvre mortelle imprégnée d’une imagination poétique et insensée que je suis, évidente.. La flamboyance que j’espère fin de règne nous assaille, nous aveugle, nous habitue à la tentation prend des formes multiples que Protée le monstrueux ne renierait pas.

A chaque seconde, dans la rue et sur la toile, dans les étranges lucarnes et les salles obscures, condamnés à une prolifération mortifère, sont offerts à nos prédations des produits toujours facticement nouveaux, yaourts alléchants aux contenants subtilement décoratifs, véhicules inexorablement beaux, de plus en plus mythiques, dont les composants électroniques épuisent les minerais, mode dont la destination, axée sur la production à tout prix, se dévoie dans une somptuosité maladive.

L’essentiel disparaît, se nourrir, se vêtir, se déplacer avec une humilité qui n’exclut aucunement la grâce des couleurs, des formes et des mouvements et aussi vivre avec une sorte de foi intègre, au profit de la volubilité fragile et engluée dans l’inutile qui est en train de conduire, avec une complexité incroyable, le système à son déclin et sa disparition.

Suis-je en train, en toute conscience, de vivre avec d’autres « frères humains » repérés grâce au système de communication qui nous relie et pourrait justifier, qui sait, avec les livres, cette mondialisation du savoir qu’il convient de canaliser à bon escient, de vivre donc cette mort programmée dans laquelle je suis consentante, ou résignée, ou volontaire pour y laisser des plumes ?

J’espère ne pas disparaître avant d’avoir participé, à mon modeste niveau, à une saine et bienveillante révolution.

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INSTANTANE

Il me faut bien abandonner la lecture de Foucault au soleil pour m’appesantir sur la trajectoire de ce papillon tricolore qui vient écorner mes pensées.

Il est là, ouvrant et fermant ses ailes avec une sorte de sérénité fébrile, s’obstinant à revenir me côtoyer quand je m’y attends le moins, même quand d’aventure j’ai osé le frôler et provoquer sa fuite proche, indifférent à la chatte tutélaire qui grignote des herbes sous mes pieds..

Impossible de ne pas me sentir interrogée par ce papillon insolite (d’habitude ce sont les tout blancs qui arrivent par deux pour annoncer la pluie), solitaire, reflet de nos fragilités réciproques de chaque côté ‘d’un miroir invisible qui nous bannit, solidairement, d’une connaissance qui, si nous brisions le miroir, ferait exploser nos certitudes et nos vérités.

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JUNGLE URBAINE

J’ai délibérément et amoureusement laissé la jungle s’installer dans mon jardinet. Une jungle urbaine où les fruitiers côtoient les herbes dites mauvaises avant de coloniser l’air de fruits aussi délicieux qu’ils sont difformes après avoir été picorés par ces goûteurs,patentés, les merles nés ici, à l’abri dans le nid invisible sous la touffeur des rosiers protecteurs.

Où la souche de la glycine que je croyais morte de soif a lancé des rejets qui ont choisi la croissance horizontale, et que je découvre, quand ils ont entamé leur ascension du toit du bâtiment où règne le désordre des paniers et des outils.

Où les fraisiers des bois venus je ne sais d’où lancent leurs stolons jusque dans l’allée et s’évertuent à migrer vers les framboisiers et la touffe d’origan où les tiges du lilas proche s’obstinent à pointer

Où le pourpier implanté depuis deux ans se met enfin à faire ramper des tiges savoureuses

Où le pied de courgettes rondes s’affole en en feuilles géantes et m’offre son hermaphrodisme en frêles étamines et en pistils frisant une obscénité blonde ,

Où les rosiers anciens ont décidé de régresser en églantiers enfin vainqueurs

Où ………….

Où j’ai décidé de m’intégrer, dans mes périodes de replis quand je ne vois personne pendant des jours et que je ne me lave pas, laissant les poussières caresser si subtilement ma peau que je me laisse domestiquer cédant à une volupté indicible, friable,

Et que j’abandonne, au profit de la douche grossière et nécessaire pour rejoindre le monde de mes semblables sentant le savon et les idées, résolue à m’immiscer d’autres fois, prenant appui sur le tremplin de ma nostalgie, dans ce microcosme où mes pores ingurgitent l’univers.

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CATHARSIS RATEE

D’une tige à l’autre des deux plantes grasses installées à chaque bout de la table de jardin elle a lancé un long fil. Et tissé une fine toile dont j’ai osé effleurer la gluance quand elle s’est installée sur une épine où peut-être elle guettait ses proies. Et je me suis installée pour l’admirer, attentive à ne rien briser de son filigrane défiant l’invisibilité.

Je répugne à détruire et à tuer, sauf, d’une chiquenaude, les mites et les moustiques trop prédateurs à mon goût de ma peau et de mes tricots. Et je transporte mes escargots friands de jeunes pousses dans des espaces lointains et herbeux sans souci de leur survie aléatoire. Tout ça pour annoncer que j’ai décidé d’une mort, et que ce souvenir me taraude à tout moment du jour et du réveil, érodant mes certitudes.

Je marchais, et vis un chaton misérable blotti sous une voiture. Il avait une patte cassée, purulente, je l’observai, et entamai une conversation avec un habitant du quartier qui nourrissait les chats errants, et ce chaton en particulier sans jamais pouvoir l’apprivoiser. Il aurait, selon une voisine, été enfermé une semaine dans une cave .Spontanément, et parce que cette rencontre était, selon le code de superstition auquel je suis soumise, un signe du destin, je décidai de tenter de capturer l’animal pour le conduire chez un vétérinaire. Je laissai mon numéro de téléphone au monsieur compatissant, et le lendemain en soirée on m’appela. Le monsieur aidé de ses fils avait réussi à emprisonner la misérable créature, qui s’était débattu en vain, affolé, dans une cage où ils avaient posé des croquettes.

Il ne nous restait plus qu’à localiser la clinique vétérinaire ouverte la nuit et y amener le chaton soudainement apaisé et curieusement absorbé, au fond de la voiture, à manger ses croquettes Nous avons laissé l’animal aux bons soins du docteur pour qu’il l’examine et recherche les marques d’un éventuel propriétaire.

Je téléphonai le lendemain, pour apprendre que la blessure était déjà ancienne, qu’aucun propriétaire n’avait été décelé et qu’il n’y avait d’autre solution que de l’amputer, ou d’euthanasier un animal en piteux état depuis longtemps déjà. Je marchandais longtemps avec mon interlocuteur qui finit par me persuader que la meilleure solution était d’endormir pour de bon le chaton qui, suivant son expérience, aurait eu une existence douloureuse à la fois pour lui-même et son nouveau maître, et que le tuer était pour lui le bien.

Je décidai de sa mort, et ne m’en suis pas encore remise, réellement épouvantée par la découverte de mon pouvoir salvateur ou destructeur sur un être vivant que, à l’origine, j’avais envisagé de soigner et d’adopter . Je reste depuis des jours dans un état de déséquilibre et de culpabilité dont je n’arrive pas à me débarrasser. Ce tourment incongru doit avoir des racines et des radicelles tenaces fichées dans une histoire personnelle peuplée de chats et de contradictions. Mais la clé se trouve là : la conscience et les applications d’un pouvoir exorbitant que je pressens s’être déjà exercé innocemment ou à mon insu sur les êtres vivants qui m’entourent. En tous les cas ce chaton mort me suit à la trace et peut-être remet-il avec violence, pour une sorte d’éternité, mes idées en place de choix.

Je suis retournée voir l’araignée mais la pluie avait détruit la toile, je n’ai pas pu m’en servir de baume dérisoire pour calmer cette salvatrice angoisse.

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VOYEURISME

Depuis ma découverte de l’hermaphrodisme des courgettes (et aussi d’ailleurs du plantain) il m’avait pris l’envie d’aller y voir de plus près, sous les rugueuses feuilles bicolores géantes et crissantes du pied de courgettes rondes que j’avais implanté dans mon jardinet.

Leur sexualité est bien cachée, sauf au milieu du jour quand les fleurs mâles et femelles s’ouvrent à la lumière pour une brève éclosion qui ne dépasse pas la journée. Je me suis accroupie, dégageant un passage sous les énormes feuilles pour observer, disparaissant sous mon immobilité, l’abeille empressée à récolter le nectar qui allait polliniser mon domaine.

Et j’ai voulu décortiquer le mystère, emportant dans la maison les organes recroquevillés pour de bon une fois leur mission accomplie. Ma sensualité s’en est bien trouvée. J’ai caressé les corolles jaune d’or qui enchevêtraient les pétales pour mieux se protéger de mon viol. J’ai ouvert, pour offrir à la lumière une dernière fois , les étamines couronnant un sexe délicat, et le pistil encore gonflé de suc, avant d’abandonner à une pourriture noble et à des dieux multiplicateurs de sens le produit de ma dévastation..

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PAUL JORION

Juste pour vous donner l’envie (ou la fringale) de consulter le blog "paul jorion" dont je me repais et où le texte ci-dessous a paru dans les commentaires de la vidéo "le temps qu’il fait" du 6 août dernier.

Avant de reprendre ma dévoration du blog, et de risquer de m’étrangler en avalant de trop gros morceaux de ses commentaires, je fais une pose pour digérer, et aussi me débarrasser de mots encore embryonnaires avant qu’ils n’empoisonnent, en la saturant de miasmes, une pensée qui ne sait plus vers quelle direction suinter ou éclater.

Pour commencer je me rappelle ma profonde angoisse adolescente quand un de mes professeurs nous avait conviés à imaginer un animal, disons un poisson, qui n’aurait que deux dimensions. Et, disait-il, ce poisson n’aurait qu’un tout petit geste à faire pour découvrir la troisième dimension, changer sa relation au monde et qui sait changer ce monde lui-même. Et, ajoutait-il, vous êtes semblables à ce poisson encore ignorant et porteur d’un pouvoir immense qu’il vous faut débusquer et mettre en branle. A cet instant de ma piètre et encore impuissante réflexion, je reprends ma lecture sporadique de ce délicieux livre de Edwin A.Abbott publié en 1884 :« Flatland, a romance of Many Dimensions » où l’auteur, mathématicien, nous fait pénétrer, avec un humour ravageur, dans les mondes bidimensionnel et unidimensionnel où des êtres, semblables à nous et prisonniers de logiques absurdes qui sont aussi les nôtres, refusent d’aborder la vérité et emprisonnent les découvreurs lucides dans une prison étanche..

Bon, que faire dans la réalité, après avoir absorbé des connaissances, pour condenser ces petits gestes que nous recommande La Boétie dans son discours fameux ? Il me tarde, à mon échelle, , à mon « grand âge », d’agir, avec la communauté que nous sommes devenus en intégrant le blog, autrement qu’avec les mots nourriciers

J’en suis là. Je pressens mon formidable pouvoir en tant que consommatrice, et n’ai réussi, pour l’instant, qu’à rejoindre un groupe local et acheter mes légumes à un producteur de mon coin, sinon sur mon marché proche. Et aussi à adopter une forme de vie où la voiture prend de moins en moins de place au profit du déplacement de mon corps. C’est peu et c’est beaucoup. Je ne suis pas en mesure de peser pour une déprivatisation du crédit, et pour une possible interdiction des paris sur les fluctuations de prix (quoi que …) proposées par les phares Lordon et Jorion. Peut-être pourrais-je militer avec Paul Aries lors d’une grève générale de la consommation. Peut-être pourrions-nous devenir actionnaires groupés de ces grandes multinationales et tenter de les ronger de l’intérieur.

Enfin je me sens frustrée, non pas parce que je suis en manque, mais au contraire parce que mon énergie d’électron libre s’auto-alimente, comme la mère pour faire du vinaigre, ou les grains de kéfir proliférants, et se gonfle et s’outre sans exutoire.

Si j’ai bien compris, nous, les lecteurs et acteurs du blog, sommes qui sait prêts à entrer dans une action de terrain, et l’Argentine nous a donné l’exemple. Comment se soulever, peser enfin sur nos propres vies en passe de subir une tiersmondialisation de notre univers ?

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ALGUES DE VIENNE

Vues du Pont Henri IV à Chatellerault

Ophélies languissantes, elles laissent le courant lisser leurs longues mèches effilées et arcqueboutent leurs racines casanières dans le mystère de profondeurs propices au rêve.

Délicat envahissement blanc, les renoncules des rivières, minuscules joyaux éphémères, ont colonisé leur parcours ondulé et scintillent au soleil comme des étoiles naines devenues terrestres et irrémédiablement mortelles.

Accoudée au pont, exilée de leur territoire, en proie à une constellation opaque de sensations, j’ameute déjà les mots rudes qui ne réussiront pas à les atteindre et fracasser à coup de boutoirs inutiles leur indicible beauté.

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VENALITE

Sur le trottoir à la porte du bistrot une femme assise sur les marches fume, entourée de ballots.

Sur la chaussée, l’observant, je jugule mon impatience au feu rouge .

Nos regards croisés se fondent en sourires esquissés, prêts à se résorber .

Une connivence singulière surgit d’un appel que je ressens pressant, urgent, douloureux, réifié dans un tout petit signe de sa main.

Je lui fais signe d’approcher, invoquant le feu rouge pour qu’il nous soit bienveillant et retienne le temps propice à l’échange timide condamné à s’annihiler dès le passage au vert.

Je lui donne la moitié de ce que contient mon porte-monnaie, et déjà je suis honteuse ; pourquoi ne lui ai-je pas donné tout ?

L’argent catalyseur d’échange, frontière entre nos deux mains, pollué par d’autres passages, pollueur tout puissant, a censuré les attouchements.

Nous nous quittons, fracassant notre dernier sourire en particules de mémoire vive..

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SILENCE

Plonger dans la bienfaisante inertie

Déloger l’araignée casanière à la frontière du mur et du lit. L’emprisonner dans le journal aux phrases desséchées et la bannir, inexorablement, de son refuge inédit, interdit, vers le jardin et ses férocités.

Epargner les branches mortes de l’abricotier pour y tolérer les oisillons piailleurs, innovateurs de métamorphoses en fruits ailés.

Observer l’irrépressible obstination des rosiers à coloniser la terrasse,

Préserver le nid démasqué sous son amas d’épines proliférantes

Traquer des yeux les bourdons avides de pollen dans leur sac floral

Ameuter les sensations, les essorer jusqu’à la dernière goutte de sens, et fondre d’inanition

Acculer les mots au silence.

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BOUT DE JOURNAL 29 JUIN 2010

Le fil d’Alice

J’en ai suivi un bout il y a longtemps en lisant les récits du divin diacre, le magicien qui jongle avec le temps avec une bonne longueur d’avance sur nos physiciens de la sphère quantique, je veux parler bien entendu de Lewis Carroll découvreur du pays des merveilles et subjugueur des miroirs.

Alice (de noble race au sens étymologique) n’arrête pas d’apparaître du haut de ses neuf ans dans l’imaginaire des créateurs. Il y a « Alice dans les Villes » de Wim Wenders lucide, ignorante de la peur et créatrice elle-même d’émotions, et Alice devenant femme dans le film de Tim Burton projetée dans le futur sans rien abandonner de sa candeur frisant le scandale de l’innocence.

Et maintenant, Alice dans le délicieux dessin animé « l’Illusionniste » sur un scénario de Jacques Tati » resté en suspens pendant soixante ans, et réalisé par Chomet après ses « Triplettes de Belleville »

Alice chemine sur la flèche du temps, enchanteresse pérenne qui contrôle les accélérations et les pauses, à l’affût des magiciens de la création que sont les poètes, ces illusionnistes fécondeurs d’images et de mots.

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BOUT DE JOURNAL - 20 juin 2010

En marge du Sommet de Zermatt (Zermatt Summit sur le net) avec pour thème ( : humaniser la globalisation), quelques réflexions balbutiées.

Que nous participions, actifs, résignés ou impuissants, à la fin d’un monde qui ressemble de plus en plus dans son agonie à un risible théâtre de marionnettes (c’est Shakespeare ou le grinçant Thomas Bernhard qui l’ont constaté avant l’indécrottable candide que je suis), c’est évident .

Où allons nous ? Comment réfléchir, agir collectivement à la vaste échelle humaine et à son maigre mais indispensable niveau ? Les interviews des participants au premier Sommet m’ont donné quelques pistes, en particulier celles des chefs d’entreprises attentifs à socialiser leurs compétences et leurs pratiques en faveur de leurs salariés au sein de leurs sociétés ou associations ; Ces dernières sont à la fois prédatrices prudentes du bien commun et à la merci de ces autres prédateurs bien ancrés dans une réalité à l’affût de ces tentatives éthiques que j’imagine en chenilles (ça y-est, ma nature a repris le dessus) que le système en place doit annihiler ou absorber avant qu’elles n’atteignent le stade de la chrysalide et l’envolée vers une fragile et bienfaisante métamorphose.

J’en profite pour glisser vers cet Edouard Glissant qui veut faire entrer la poétique dans la politique à l’instar de ce voyou de voyant (Rimbaud) qui a colonisé la littérature et magnifié la Commune Il est prêt à explorer avec d’autres « le champ de prospection de tous les imaginaires du monde » afin de le réformer, ce monde englué dans son absurdité vénale.

Pourquoi ne pas inviter pour le prochain Sommet quelques uns de ces visionnaires, et tenter d’amener à faire bifurquer les pratiques aveugles des détenteurs de bouts de capital plus ou moins ignorants vers des voies raisonnables où cet imaginaire dont parle Glissant trouverait à s’ancrer ou déverser des ondées de sens ?

Pour ma part, je n’en suis qu’à la réflexion et aux pratiques cahotiques de consommation tout en pressentant que je suis au bord d’une dimension qui contiendrait les clés pour atteindre une efficacité qui a bien du mal à s’exprimer en actes et en propos (« ça veut dire ce que ça veut dire et dans tous les sens » écrivait Rimbaud.

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SALIVE

« il écoute chanter leurs haleines plaintives

Qui pleurent de longs miels végétaux et rosés

Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives

Reprises sur la lèvre ou désir de baisers » ….

Rimbaud, « Les chercheuses de poux »

Et voilà que je me sens propulsée vers ces chercheuses de poux alors que j’arrache dans le jardin des herbes dites mauvaises, curieux avatars des lentes que deux grandes sœurs traquent et font crépiter dans les cheveux du poète adolescent.

Ces salives retenues, apprivoisées, elles accompagnent aussi bien mes douces et irrémédiables destructions de racines que les élaborations festives de pâtisseries quand je plonge sereinement, voluptueusement, des doigts experts dans la farine aspergée d’eau, et que j’ai envie d’y libérer la salive chuintante suspendue à ma langue.

La relation de faits où la salive méconnue, engeôlée, affleure les lèvres et l’espace est probablement infinie. Elle reste là, à l’affût des désirs, poétique et liquide semence de sens, prête, si l’on n’y prend pas garde, à se métamorphoser en crachats.

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INVECTIVE LARVEE

Je commence à me poser des questions. Alors que jusqu’à présent les mots en gestation dans mon crâne et mon estomac se poussaient vers la sortie en bandes à peine organisées, égratignaient ou griffaient profond mes pensées et me condamnaient à un accouchement douloureux, voilà qu’ils se cachent dans mes tréfonds, refusant de grandir comme des petits tambours, silencieux, bardés de baillons, négligeant mes affûts, et je me trouve condamnée à une impuissance aride, à une immobilité verbale qui pétrifie mes misérables velléités.

Je reste là, asséchée, à me démener, confinée dans le domaine bien clos où je cisaille les rosiers qui me narguent avec des fleurs en bouquets proliférantes dont je sublime le parfum en les condamnant à une réclusion (eux aussi !) dans un vase, où j’examine les timides bourgeons des poivrons juste plantés, où je déguste à petites goulées faute de m’en empiffrer les fraises des bois venues d’ailleurs, où je scrute le mimosa rescapé de deux gels et du massacre de ses racines avant de migrer insidieusement chez le voisin, où je jugule les lilas blancs, où je perds ma respiration .

Existe une bribe d’explication nourrie de l’air de ce temps voué à la mondialisation Les mots traversent maintenant les frontières à la vitesse de la lumière, traversent les écrans , les ondes, les journaux et se volubilisent jusqu’à une flamboyance inquiétante de fin de sens. Véhicules en passe d’affolements, petits phaétons inconscients qui se diluent à ras de terre dans un verbiage propre à engloutir les réflexions, ils tissent des toiles où je m’englue et me démène pour les purifier et les asservir à mes forceps inquisiteurs.

Alors les mots rebelles, allez-vous enfin sortir de la tanière profonde où vous me dégustez à petit feu, où vous cultivez une misère qui sait source de rebonds vers une fécondité épurée ?

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LE PAIN FRIANDISE

Il fallait bien arrêter d’alimenter mes kilos et faire barrage au chocolat et aux gaufrettes qui n’attendaient que ça, sortir du placard et m’agresser en douceur quand j’étais affalée, vulnérable, devant le poste de télévision, cet autre prédateur insidieux.

Alors que faire ? Me priver de grignotage et m’installer dans un manque qui risquait de devenir insupportable ? Privilégier la tartine avec du beurre et de la confiture ? C’était encore trop riche. Je me rabattis sur la tartine toute seule, non pas celle du pain blanc inerte, insipide, amputé des éléments qui lui permettraient de rester vivant et mangeable quelques jours, mais celle du pain bis, résolument bio, que je soumets quelques minutes à la chaleur du grille-pain en essayant de ne pas l’oublier et le laisser se calciner malgré le mince nuage de vapeur annonciateur de la destruction en marche.

Depuis, je m’installe dans la délectation. La saveur au parfum de terroir affleure dans chaque petit grain de la croûte qui résiste à la salive et je fais durer le plaisir en me laissant transporter, immobile, dans le passé où il n’était que promesse à moi seule destinée.

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MARRONIER EN QUETE DE BAVARDAGE

La branche coulait à hauteur de mon front.. Un bouillonnement de fleurs accrocha mon regard et m’immobilisa. Un amas de corolles rondes et pâles, avec deux taches rouges symétriques comme des yeux étonnés qui avaient l’air de me poser des questions.

Plus tard dans la soirée je revins vers l’arbre et l’amputai sans vergogne du bout de branche qui m’avait provoquée et le mis dans l’eau à la maison avant de l’examiner et de décider si j’avais des réponses adéquates, ou bien tout simplement la berlue

Il fallait faire vite car les fleurs se fanaient et leurs tendres provocations risquaient de perdre de leur possible virulence. Déjà elles se recroquevillaient autour de fines excroissances blanchâtres qui perdaient leur verticalité pour se recourber en minuscules guirlandes vers le sol.

Ma culpabilité de casseuse disparut. Après tout, sans mon passage, elles auraient fini par disparaître pour céder le terrain à une promesse de marrons même pas comestibles et je leur offrai la revanche, la possible immortalité .irraisonnée de mes mots.. Les taches rouges oculaires commençaient à perdre de leur acuité, à s’acheminer vers l’effritement général de mon butin. Après tout, me calfeutrant dans mon mutisme, je venais quand même de leur offrir un sursis de vie même misérable, après leur bannissement de l’arbre que les passants aveugles se contentaient de contourner.

Il me reste à me repaître du spectacle des petites agglutinées dans leur agonie, certaines ont commencé à disparaître dans la poussière du parquet, je reste là avec leurs questions fondues dans les miennes , et je subis la torture de mes manques et de mes divagations.

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CORPS LOCAL ET GLOBAL

Ce corps que j’habite – ou qui m’habite je ne sais plus – je l’imagine tout simplement en clone miniaturisé de cet autre corps tout aussi minuscule dans l’univers qui est la planète terre.

Les plus ou moins doctes savants s’efforcent de poursuivre cette mise en abîme jusqu’aux confins de la matière pour y découvrir une origine qu’ils situent, en l’état actuel de la physique, au moment d’un possible « big bang ». Soucieuse de la santé de ma petite enveloppe de chair et de pensées, accroupie sur mes ignorances, j’observe de très loin, en essayant de comprendre, péniblement, les travaux de spécialistes avérés ou autoproclamés.

Tout ce modeste préambule pour tenter de m’appesantir maladroitement, poétiquement (je n’insisterai jamais assez sur la puissance rentrée de la poésie) avec effort, sur le sort économique, anthropologique, ethnographique, politique et tout ce qu’on voudra, de cette planète bleue, qui m’héberge et m’inquiète. Paradigme du corps humain, elle est composée de parties indissolublement liées programmées pour assurer un fonctionnement optimum plus ou moins aléatoire.

Nombre de mes semblables dont je suis, le clament. Nous sommes arrivés à un point que je pressens vital où la fragilité l’emporte sur une simili cohérence économique frelatée de plus en plus contestée. Et cette fragilité est révélée dans les signes que chacun d’entre nous peut entrevoir ou recevoir en pleine poire .

Il y a les démangeaisons, prurits de langages cyniques ou dévoileurs avares d’impuissances justifiant l’application absurde d’une chape de baumes épais de dollars par milliards de milliards. Il y a les purulences qui éclatent soudain en marées noires et en chasses exterminant des espèces. Il y a des peaux qui éclatent en émeutes et peinent à se reconstituer pour assurer la survie du corps tout entier.

Et il y a les organes enfouis, qui subissent ou résistent secrètement aux atteintes des folies de la nature ou de la dégradante folie humaine, sous les landes et les océans, dans les viscères et les alvéoles des poumons, et je m’efforce, sous mes attifiaux de culture et m’appuyant contre l’étai de mes pauvres neurones, d’affronter les probables réalités et vérités qui vont me permettre de respirer.

Il me reste à engager plus avant ma petite personne, à favoriser l’éclosion des fleurs et l’insurrection des fruits et des légumes, et à crier ma volonté de renverser un système poreux qu’il convient d’ébranler par chiquenaudes, comme l’a dit Etienne de La Boétie dans un discours fameux.

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BROUILLEMENT

BROUILLEMENT

Je l’avais à peine repérée en train de se hâter vers la bibliothèque et disparaître sous un fauteuil, et me suis renfoncée illico au fond du canapé, .espérant qu’elle ne viendrait pas me piquer pendant la nuit. Je l’ai retrouvée au matin dans la caisse du chat, essayant d’échapper avec difficulté aux granulés blancs absorbeurs d’urine. J’ai pu la piéger sur une feuille sacrifiée du rosier et la libérer dans le jardin.

Trêve de futilités nécessaires. L’important c’est l’état du monde où j’agonise avec lenteur auprès de mes semblables, dégustant amertumes et délices, et qu’il me vient sporadiquement l’envie d’analyser. Pour éviter les pièges tentateurs de paresse ou d’étourdissement de mon minuscule domaine, je me suis dirigée vers le jardin public tout proche, voulant y trouver, au profit de mes réflexions, le calme policé, les herbes bien rases impossibles à arracher, les massifs floraux ordonnés, la régularité lénifiante et précise propice à l’éclosion de mes élucubrations.

J’y trouvais au contraire un tas de mes congénères, rassemblés là pour un pique-nique après une fête de la musique locale dont j’avais pu absorber la tonitruance quelques heures auparavant. Assise, j’ai observé à la dérobée. . Les stries véloces et criardes des enfants encore déguisés parafaient de leurs courses et en tous sens mon horizon. Des parents amoureux se caressaient, De jeunes femmes apparemment imbues de leurs défauts physiques paradaient, quelques anciennes cabossées et courbées se dirigeaient vers le clos des veuves repliées et curieuses.

Je me sentais bien dans mon pantalon rose, couleur qui prédominait dans les habits des enfants mais que les parents avaient rejetée de leur propre accoutrement .. Les éclats de rire et les cris appelant surtout un Adrien en vadrouille tissaient autour de moi , à l’écart, , un anti-réseau spéculaire de silences en passe de se barder de langages confus. Je me rendais compte, observatrice pétrifiée sauf pour le bout des doigts qui couraient sur le papier, que j’étais invisible – ou transparente –exclue des clans qui s’ébattaient sur la pelouse à confidences et dont les enfants alentour organisaient la métamorphose des cailloux.

Les familles repues et fatiguées commencent à se disperser. Je vais bientôt tomber dans le puits d’Alice et m’écorcher sur les parois où m’attendent des aspérités d’angoisses et d’incertitudes. Enrobée de soleil je m’achemine avec réticence vers l’extraction du texte ardu, germe fragile qui s’est fourvoyé, le temps d’une fête, dans un enclos de béatitude.

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GREFFE DE CHAT

Cette chatte, écaille de tortue avec un plastron d’une blancheur immaculée, et qui m’a choisie d’emblée il y a quinze ans dans le refuge de la SPA, fait preuve depuis quelques mois d’une opiniâtreté sans faille.

Elle a pris possession de mon corps dans toutes ses positions. Allongée sur le canapé, je supporte son corps, étiré jusqu’à aborder mon cou et lécher un bras levé avec les minuscules épines de sa langue rugueuse. Lovée en chien de fusil, je la sens se boucler au creux de mon genou, et reste attentive à ne pas laisser inoccupé le plus petit morceau de tibia. Assise dans la cuisine à savourer mon frichti, je la vois s’installer à mes pieds avec des miaulements incitatifs de caresses, de celles qui vont tisser un réseau ténu et embrouillé de communication, et je dois faire attention à ne pas rompre trop brutalement le lien en bondissant vers la casserole où l’eau bouillonnante commence à renverser le couvercle.

Cette chatte qui accompagne mon vieillissement cherche à se greffer, c’est évident, et je la laisse explorer ma peau pour y piéger la moindre goutte de sueur odorante, succulente, ou y trouver des pores prêts à l’enracinement. Je reçois ces tentatives d’animalisation avec une espèce de bonheur que je veux rendre au centuple à la chatte claudicante qui revient du fond du jardin où elle s’est gorgée de soleil jusqu’au soir. Car depuis le début de notre connivence je l’ai humanisée, forgée à mes désirs, à mes colères, à mes coups qu’elle reçoit en proférant des cris égrillards, indignés, furieux qui me remettent instantanément dans le droit chemin de la calme raison.

Animal je me ressens enfin, avec la certitude que cette animalité retrouvée me précipite dans le placenta essentiel où je vais me nourrir et trouver le pan du monde qui m’est dévolu, grâce à cette chatte providentielle ouvreuse de voies. Et dans mon jardin microcosme, délaissant le livre de Foucault que je confie pour un temps à une planche, et repoussant la chatte qui observe à mon insu l’univers, je plonge mes mains avec délice dans la terre pour y arracher sans pitié quelques herbes déclarées mauvaises, prête, végétalisée, au saut qualitatif vers le temps infini où je n’étais qu’un embryon de graine et où des mots incohérents attendent mon intrusion pour exploser ou suinter dans un capharnaüm de sens et de dérision.

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ORAGES

J’oscillais entre deux orages. Celui du dehors que j’observais, affalée dans le fauteuil collé à la fenêtre, attentive à déceler derrière les nuages un brin d’éclaircie, et celui du dedans, fixé dans le tableau que j’avais rapporté d’une Afrique (aussi noire que le ciel du jour où je vivotais) où je m’étais liée d’amitié avec Stanislas Bosulu, venu de la campagne vendre ses tableaux sur le place du marché de la capitale. Il faut dire que je lui achetais presque toutes ses toiles et que je réussis, à mon retour, à les faire exposer dans une grande galerie parisienne où une collectionneuse américaine acheta un léopard. amputant ainsi ma propre collection..

J’allais souvent rendre visite à Stanislas dans la grande cité indigène où subsistaient dans leurs cabanes les habitants, et plusieurs fois j’ai fait sangloter à mon passage des petits enfants abasourdis qui n’avaient jamais vu de peau claire. Seule de ma condition dans un milieu déclaré hostile par l’ancien colonisateur, Il m’arriva une fois de me sentir attirée vers une silhouette blanche attablée dans un bouiboui avant de m’approcher et de constater qu’il s’agissait d’un albinos. Mais je n’eus jamais peur. La peur m’est étrangère, sauf rétrospectivement, quand je me souviens d’un danger qui m’a dédaignée

Le tableau de Stanislas raconte un village sous l’emprise d’un vent violent qui a déjà déraciné des palmiers et abattu deux cases. Une famille se hâte vers un abri, et une fratrie nombreuse de canetons rejoint une minuscule mare. Les nuages s’essorent en maigres gouttes blanchâtres impuissantes à débusquer des traînées de clarté, et qui n’arrivent pas plus à entamer la sensation obscure qui me tient sous le charme de l’épisode sombre et brutal qui a colonisé un de mes murs

Soudain, un triangle de lumière s’inscrusta au centre du tableau, provoquant une tension anachronique qui d’abord m’irrita puis m’enchanta. . Le soleil près de ma fenêtre avait réussi à darder un de ses rayons sur le tableau et l’amender mystérieusement pour en faire une nouvelle création seulement à mon intention. Je n’étais pas dupe, elle était provisoire, condamnée à disparaître au gré du temps ou du cheminement des nuages au dessus de ma maison. Mais pendant le cours de son existence éphémère, une fécondation s’était opérée, scellant deux continents dans une compréhension occulte, clandestine, qui pourrait qui sait faire germer des graines dans l’imaginaire des voyeurs et des lecteurs.

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BABELISATION

BABELISATION

Une mondialisation éclatante ou rampante est à l’œuvre, et part à la conquête de nos gênes les plus coriaces, de nos pensées les plus rebelles. Il convient d’en rester conscients avec acuité pour organiser les résistances.

L’homogénéisation de la planète est en marche, en passe de coloniser, en amputant par petits morceaux la biodiversité, nos goûts et nos désirs, afin de mettre sur le marché des légumes et des fruits aussi calibrés qu’insipides, et ne concéder à la faune sauvage que des réserves où les réfractaires à l’ordre ambiant tentent de préserver une nature à la férocité durable (jusqu’où et jusque quand ?) et un équilibre de plus en plus fragilisé par cette autre férocité qui relègue, avec son lot de souffrances atroces, les animaux au rang de marchandises exploitables.

Les hommes sont évidemment la cible ultime de cette exploitation qui se cache sous des oripeaux aussi séduisants que destructeurs. On assiste bien à une mécanisation des esprits qui semble tendre vers une pensée unique qui va élaborer, si on n’y prend pas garde, une langue et un langage unique.

A ce propos, l’érection des tours me paraît rejoindre le mythe de la tour der Babel avec ses clonisations à Dubaï, ou à la Défense, ou dans les défuntes Twin Towers de New York. Elaborant l’échelle d’une langue unique, ces nouvelles Babel pourraient monter à l’assaut d’un possible Dieu que la folie exponentielle des hommes rendrait inutile.

Il faut cependant compter avec cette même folie humaine – ou divine - qui récemment a été capable de détruire ce qu’elle avait eu la peine d’ériger et d’emprisonner l’espèce dans une incompréhension pérenne où le langage lui-même participerait à sa propre dévastation de substance et de sens.

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MOLOCH INVERSE

Chaque rare fois que je pénètre dans un supermarché je suis prise d’un malaise diffus et le sentiment de devenir une marchandise calibrée, étiquetée, enchaînée à l’intérieur d’un rayon immense et insidieusement doué d’une mobilité factice me serre la gorge. C’est Moloch je me dis, un monstre étalant son pouvoir d’avaler tout porte billets bien dodu qui passe à portée de son appétit insatiable en l’attirant par des leurres rivalisant d’appâts tous plus rutilants, plus chimiquement parfumés les uns que les autres.

Et récemment, après être sortie de ce véritable lieu de débauche non sans y avoir laissé m’arracher un petit morceau de pouvoir d’achat, je me suis dit que j’avais tout faux. En fait, ce Moloch affamé, avide de proies à déplumer, il n’existe que dans mon imagination. Il n’avale rien, il vomit, il faut qu’il vomisse pour pouvoir ingérer de plus en plus souvent, de plus en plus vite, et offrir à ses victimes consentantes, serviles, une nourriture prédigérée aseptisée, élaborée dans ses multiples estomacs et présentée le plus souvent dans des barquettes étanches isolant le possible acheteur d’une réalité qui d’ailleurs lui restera inaccessible même à la maison quand il aura déchiré l’emballage faussement protecteur et lui-même issu d’une espèce de processus industrialisé et ruminé. Je n’en revenais pas d’avoir pu débusquer ce dieu protéiforme à l’instantanéité prodigieuse, et j’ai rejoint au plus vite une porte du magasin pour aller respirer dehors un air moins pollué.

Je ne me fais pas beaucoup d’illusions. Ce dieu inversé aux origines et aux dévastations multiples tapies dans des usines ou des entrepôts, il s’immisce chez les petits commerçants et le marché de mon quartier à coup de crachats et de toux dont il est difficile de se préserver.

C’est là qu’un travail de repérage s’impose. Repérage des produits (quel affreux mot !) issus d’une terre qui devrait bien commencer à s’insurger au lieu de s’affaiblir, repérage de compagnons assez nombreux et prêts à se dessiller pour entamer des actions de salubrité publique et commencer à affamer, en vue de son anéantissement plus ou moins progressif un système qui ne vit que de la production de déchets.

Bon j’arrête..

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CONCORDANCE D’AGONIES

Il m’a fallu débiter l’arbre déraciné par la tempête. Et me pencher, curieuse compatissante, sur les branchages que je cassais, sciais, déchirais, les vouant à la cheminée et son creuset de métamorphoses.

Et, à observer m’accordant des pauses la jeune pousse fragile du sommet en chemin vers son dessèchement rapide, il m’est venu de drôles d’idées, de celles qui forcent mon quotidien et déséquilibrent ma vision du monde et celle de mes amis et possibles lecteurs qui, je l’espère et en ris d’avance, vont broncher lors de leurs propres marches.

J’ai ressenti par anticipation l’épuisement de la dernière goutte de sève, et, immédiatement de la commisération pour nous deux, la casseuse et la pousseuse opiniâtre qui, il faut bien l’avouer, bravons la même destinée.

Nous étions, depuis notre conception plus ou moins lointaine, coupées d’un néant protecteur. Et voilà qu’en cours de route, nous avions subi les effets d une seconde coupure, celle du cordon ombilical, et celle imposée par la scie dont je j’alimentais les ravages. Et nous étions, après nos amputations,commensales, promises à une inéluctable mort précédée d’agonies plus ou moins resplendissantes, plus ou moins misérables.

Ce qui ne m’empêche pas an fond du jardin, en catimini et avec un plaisir intense de hûmer le cœur de la bûche exhalant son dernier parfum, et de réfléchir à la recomposition du monde.

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PISSENLIT

Ces dent-de-lion, ou glorions d’or, ou pichaulits, dardant au cœur de l’été leurs fruits-aigrettes (les savants les appellent des akènes) détachés au moindre vent, au moindre de mes souffles, de leurs parachutes duveteux, semblent avoir décidé de s’approprier mon espace intérieur en y propulsant une de leurs sentinelles.

Je l’observe, fichée sur une cladode de mon figuier de Barbarie, bien installée, jouant l’araignée morte, attentive à s’agripper à une épine solide, blanchâtre, et qui sait à, se fondre, métamorphosée, dans l’univers des glochides invisibles, ces fines épines munies de minuscules écailles en forme d’hameçons qui se décrochent et s’implantent avec acharnement dans la peau.

Il m’a fallu des jours pour la repérer et la ficher dans mes pensées, en me demandant, inquiète, à côté de combien d’invisibilités rampantes ou éclatantes je suis passée, misérable ilote à la traîne des savants bardés de machines monstrueuses qui s’engouffrent dans le décorticage des quarks et des étoiles.

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ATTENDRE

Donc Monsieur BESSON, sinueux ministre à la bouche déviée, envisage de créer une « zone d’attente spéciale » qui permettra de maintenir sur « l’ensemble du périmètre de découverte », et ce jusqu’à leur régularisation ou décision d’expulsion, les étrangers en situation irrégulière alors que ces zones d’attente jusqu’à présent étaient limitées à proximité immédiate du point de passage d’une frontière entre la France et un autre pays. C’est un communiqué de l’Agence France Presse du 12 février qui le dit. L’épisode largement médiatisé des 123 Kurdes découverts sur une plage corse et sauvés de l’expulsion immédiate par la justice explique cette proposition de mesure.

Si je comprends bien le communiqué, et si je décrypte correctement le vocabulaire euphémique en vogue, c’est toute la France qui devient zone d’attente spéciale potentielle, élastique, et moi, je m’y balade dès que je mets le nez dehors. Qui sait, d’ailleurs, si ma propre maison, étant donné la radicalisation des mesures de contrôle, et si j’invite à y pénétrer la gitane, ou rom, qui vient me proposer ses paniers ne risque pas de devenir zone d’attente violable et non plus limitée à l’espace public qui m’appartient d’ailleurs ?

Je n’ai pas fini de sainement délirer, de m’inquiéter, de pousser à s’inquiéter mes semblables. Et si j’en viens à mes propres attentes à moi,, révulsées ou agissantes, dans le climat de mondialisation de la peur qui s’installe, et se matérialise avec ces drôles d’instruments de surveillance de plus en plus compliqués, et qui sait de plus en plus vulnérables, je me pose la question : comment faire pour mutualiser ces autres zones d’attentes fraternelles , dans lesquelles je pénètre et m’associe et me démène au gré d’ actions militantes en faveur des immigrés à la déliquance proclamée et subie, alors que leur statut d’homme leur donne le droit d’exister tout simplement, où qu’ils se trouvent ?

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MOIGNONS SYMBOLISES

Ma rencontre avec des arbres urbains rognés fait basculer mes pensées vers la caverne où j’accumule un tas de symboles et d’euphémismes plus ou moins précieux, plus ou moins dérisoires..

Privés de leurs branches par des amputeurs qui, eux, manient à leurs extrémités des instruments mobiles exempts de vie propre, redoutablement efficaces, indestructibles, ( sinon attaquables par une rouille que j’espère salutaire dans le temps), ils exhibent leurs moignons trapus cabossés, mis douloureusement à nu , et lancent à mon passage des cris inaudibles que j’ingurgite avec la souffrance de leurs troncs gorgés d’une vie ardente sous leur masque d’écorce et d’immobilité.

Ils me font penser à des hydres aux aguets, une fois leurs branches coupées, et qui n’attendent que les poussées de sève pour faire surgir de fines épées boisées qui vont égratigner le ciel et occulter des monstres qui sait enfin domestiqués.

N’importe, je ne suis pas d’accord. Cette prolifération d’hydres au cœur de l’hiver et de la ville me fait peur. Qu’est-ce qui est le plus maléfique ? L’action massacreuse des hommes avides d’espace désertifié, ou bien mon empathie maladive au bord d’une communicabilité qui risque de conduire mes semblables vers des révolutions ?

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MUE INTERIEURE

Je pèle, je pèle à l’intérieur. Ce sont des fragments de souvenirs désagréables, vaguement douloureux qui affleurent soudain, perçant le palimpseste épais de la mémoire, égratignant des certitudes que je croyais résolument protectrices. Et voilà que les échecs en petits morceaux, toujours à l’affût de mes carences, se mettent à me titiller avec une espèce de ricanement muet, à provoquer des démangeaisons que je gratouille avec l’espoir insensé de les éliminer pour de bon. Tout ce que je réussis, c’est de tenter – en vain c’est évident - de les rassembler en bouillie, de les écrabouiller enfin informes sur le support de mots que j’espère acculer à la servilité et qui résistent, Dieu merci..

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LE MAS PERDU

C’est ce lieu isolé au pied des Cévennes où nous décidâmes, Luce et moi de retourner après un premier séjour de mars où nous avions, avec délectation et fatigue, sillonné les sentiers de la garrigue jusqu’à nous perdre au bord des ravins et de la nuit.

Cette année nous y sommes retournées fin septembre pour déguster les dernières tomates dont nous aimons nous gaver et les fruits d’automne, car il faut vous dire que ce Mas Perdu, propriété d’une famille issue d’un pasteur et de sa femme, propose une nourriture succulente (les légumes, les aromates sont cultivés sur place) qui nous a fait devenir, et sans retour, végétariennes confirmées avec, il faut bien l’avouer, une tolérance pour la chair animale que nous ingurgitons avec un plaisir transgressif bien réel quand nous sommes invitées. Le Mas Perdu jouit d’un silence épais, saisissant, dont la douceur vous enveloppe dès l’arrivée. Il ne reste plus qu’à s’installer – nous étions hôtes payantes – dans des chambres rustiques, avant de rejoindre, pour les repas que nous avions demandé de prendre en communauté (et non plus de rester isolées, toutes les deux, à une table, comme lors du premier séjour) une « faune » humaine hétéroclite, , où se côtoyaient autour de la table des êtres disparates - un autre pasteur et son épouse d’origine tahitienne réchappée d’un cancer, une Isabelle mature en rupture de mariage et déboussolée venue chercher ici un improbable équilibre, un homme massif, jovial, survivant d’un accident où il avait perdu femme et enfant et flanqué d’une compagne étrange, à la coiffure extravagante, plus âgée que lui, possessive à l’excès, et l’on sentait entre eux un lien indestructible, un guitariste efflanqué ancien tuberculeux, un propriétaire voisin et sa femme brésilienne et les résidents permanents du lieu, la veuve du pasteur, une kinésithérapeute, une animatrice de radio locale, et quelques autres dont le statut social nous a échappé.

Cette communauté résolument protestante, des Adventistes ( nous sommes au pays des camisards) - participe, lorsqu’elle vient en visite, aux nombreux travaux de la terre dans les serres et les jardins, les poulaillers, il faut aussi nourrir les chevaux et l’âne, et les abeilles quand le butinage a été ladre, et, sauf en été où sont privilégiés les hôtes payants, sont hébergés et nourris, contre du travail, des êtres en difficulté, envoyés souvent par les services sociaux pour tenter de se reconstruire.

Désireuse de m’intégrer à cette effervescence et malgré ma demande, je n’ai pu travailler dans le potager, et me dissoudre dans cette atmosphère de ruche où s’anime une noria de visiteurs. Luce et moi avons grappillé les dernières figues, dégusté les tomates juste arrosées d’un filet d’huile d’olive, savouré les boulettes brésiliennes confectionnées avec la polenta qui restait du précédent dîner, et aussi la soupe au pistou, les salades juste cueillies, les sauces et les herbes, les desserts improvisés quand le temps manquait pour fabriquer les gâteaux et les crèmes à peine sucrées.

Notre séjour a privilégié l’exploration des êtres vivants qui nous entouraient. Nous sommes bien retournées dans la garrigue pour y faire provision de thym et de paysages sauvages, mais les moments forts dans cet automne ensoleillé et sec furent rares et denses

Tout d’abord une virée inattendue dans le véhicule aussi massif que son chauffeur vers le musée du Désert, haut lieu de l’histoire des camisards, et le plaisir de rire avec cet homme meurtri depuis longtemps, immédiatement en phase avec tous les enfants rencontrés en chemin, tonitruant, et d’une patience infinie avec une compagne inquiète, sauvage, que nous avons fini par quelque peu apprivoiser.

Et les soirées improvisées où le pasteur, sollicité par la maîtresse de cérémonie, tentait de nous débiter un sermon immédiatement contesté par une Isabelle en rébellion ouverte, où le maigre guitariste nous régalait de musique andalouse, où nous avons chanté en chœur des hymnes au Seigneur, parfois en hébreu, où nous avons regardé une docu-fiction sur la reforestation du mont Aigoual proche, où nous avons participé, étonnamment, à la chaleur de cette mini-société à laquelle nous n’aurions pas crû possible, de notre lointaine Touraine, de nous intégrer. . Et la rencontre festive, au local des Adventistes dans la fine ville d’Anduze au bord du Gardon où je me suis trempée plus tard, avec des Juifs-Chrétiens. L’occasion inattendue pour apprendre en rond,au son d’un orchestre vivifiant ,quelques danses traditionnelles juives entraînées par une gracieuse professeur mordue de rythme.

Voilà quelques touches, ou miettes, d’un séjour dont Luce et moi nous régalons encore. Il faudrait exalter plus avant la saveur des mets et de l’accueil, mais ça sera peut-être pour une autre fois.

Jacqueline et Luce.

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RETOURNEMENT FANTAISISTE D’UN MYTHE

ZEUS, atterré mais fidèle à sa promesse, autorisa sa maîtresse mortelle Sémélé à s’approcher de lui dans toute sa gloire, et elle fut anéantie dans la foudre et les éclairs.

Près de mon four et de mes allumettes, je suis déesse. J’enflamme le brin de bois et le regarde s’abîmer dans la flamme qui s’approche, avide de goûter à ma peau. Toute puissante, je peux annihiler d’un souffle cet avatar du bois consumé.

Face à face nous nous affrontons jusqu’au moment ultime où la flamme s’éteint . Mais je ne saurai jamais si mes pores ameutés ont repoussé le feu, ou bien si c’est le feu qui a reculé, provoquant son propre anéantissement au lieu de se métamorphoser en brûlure et ses séquelles harmonieuses. .

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TOYOTA et GIACOMETTI

Je vois des symboles partout. Une prolifération qui me cerne et me piège au cœur de cet état du monde en décomposition, peut-être en reconstruction, il faut bien essayer de rêver.

Commençons par Toyota, ses pédales et ses freins. Un constructeur fragilisé par ses propres innovations hybrides. N’est-il pas évident que le système ultra-libéral dans lequel nous vivons, ou vivotons, se laisse grignoter par les déficiences de ses organes aussi bien d’ accélération que de ralentissements peureux ?.

D’un côté la tendance frénétique à produire de plus en plus vite de plus en plus d’objets voués à la fois à une utilité probablement éphémère et à une inutilité délétère bloquée dans son emballement. (Incidemment, un bon exemple pourrait être le téléphone portable, seul objet pris comme exemple phare de produit utile**, symbole de bien-être, par Eric Woerth notre ministre du budget lors de l’émission au cours de laquelle Paul Jorion, notre anthropologue voyant à la suite du poète, a eu la parole) Donc si nous revenons à Toyota à, cette pédale d’accélération bloquante entachée d’une tendance possible à user de façon erratique d’une liberté qui nous est de plus en plus contrôlée, elle n’est rien d’autre à mon sens que le symbole d’une course incontrôlée vers un mur fracassant. Et le frein, ce ralentisseur qui se met à renâcler,n’est que son pendant miroir, lui non plus ne répond plus , image de cette société incapable de réguler sa propre vitesse.

Et puis il y a Giacometti et son Homme qui marche avec ses pieds informes, monstrueux, se dégageant de la lourdeur de la gravité... Un homme de bronze qui, aux dernières enchères, a été vendu à un prix extravagant . Il continue de marcher, homme symbole filiforme, tendu de biais vers un avenir que la pesanteur de l’argent qui l’enrobe ne parviendra jamais à freiner, ni à précipiter vers la vitesse de la lumière que les physiciens s’entêtent à explorer dans l’espoir de la domestiquer.

Pour ma part, je vais continuer ma chasse d’autres symboles au risque d’être happée moi-même et de me perdre dans des trous noirs réducteurs de lucidité, ou bien la nourrissant d’une bien curieuse et fertilisante morbidité..

** utile, mais désormais porteur d’une technique qui permet de le transformer en objet espion

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fable psychanalytique

C’était comme un oignon emmitouflé de peaux pour un hiver rude.

Mais l’hiver était dans l’oignon qui hurlait avec des orages et qui sifflait avec des bises qui se taisait avec des neiges.

Et plus l’oignon se pelurait, plus l’hiver s’engrossissait bien à l’abri dans son couvent de moine veuf, le dernier de sa race.

Il y proliférait, il congelait les jeunes pousses rencontrant ses saccages. Il s’endormait de temps en temps. Pas pour longtemps. Ses réveils étaient des tornades malignes qui cancérisaient l’univers.

Jamais hiver ne fut plus triomphant que dans cet oignon imbécile qui se barricadait du froid et qui s’épouvanta.

Allait-il finir en tempête cornée comme un hyppopotame vieillard et révolté à la fin de ses jours ? Allait-il perdre son identité de racine odorante, nourrissante et se transmuer en ortie ?

Il alla voir un médecin. Un médecin psychanalyste jeune, brun, maigre, d’une élégance affinée, semblait-il, par la pratique régulière d’un art aussi ambigü que subtil.

Mais ce docteur ne disait mot. Grave défaut pensa l’oignon qui avait dévoilé ses symptômes et qui s’impatienta. Allait-il devant cette carpe au sourire et au bâillement aussi étouffés l’un que l’autre parler par demi-heures minutées durant un siècle sans l’entendre diagnostiquer ? Allait-il près de cette araignée bien installée au beau milieu de sa silencieuse toile laisser s’engluer sa parole déconcertée sans exiger de traitement ?

Il cria, pleura, implora, il sanglota, il menaça de s’en aller, il resta, il parla. Chacun de ses discours se mit à se tailler une étroite coulée dans des buissons de ronces ambitieuses, entraînait des épines et s’en fertilisait, perçait une surface, éraflait une peau, s’en allait se jeter, enfin, à l’oreille de l’homme qui en face de lui se taisait.

Que fallait-il donc lui donner en pâture pour qu’il ouvrit la bouche ? L’oignan s’étrangla de colère, fit une boule serrée de ses fantasmes, de ses rèves, les cimenta de ses désirs bas, en bombarda le thérapeute.

Il y gagna de s’allonger sur un divan. Il s’étonna. Le divan était profond comme un lit de volupté mais son alentour était nu. Pas un tableau pas une fleur, plus un regard où pouvoir amarrer ses pensées. Des rideaux le coupaient des appels des arbres.Le silence, qu’il défia en de singuliers combats, fuyait, se liguait aux meubles immobiles, aux murs lisses, à l’homme assis derrière sa nuque pour l’acculer aux mots.

Il fallut bien tirer les paroles de leurs fourreaux à la dernière mode parés, pour attaquer. Une peur tira des sueurs chaudes de ses doigts. Puis la peur s’évapora révélant une source profonde qui coulait vers des puits. Il la suivit. Les paroles se fluidifièrent, l’entraînèrent vers des cercles luisants. Des caillots de discours lui restaient encore dans la gorge qui le forçaient à s’allonger parfois, pour haleter, sur des lits d’écheveaux de silences. Lorsque les écheveaux moisissaient sous son poids il repartait.

Or, un jour qu’il dévalait une abrupte cascade du haut d’un mont velu et qu’il érodait de ses plaintes un énorme rocher, une bise le refoula en pleine chute. Il en prit plein sa gueule d’oignon. Des rafales de phrases du nord lui soulevèrent de profondes pelures llaissant à découvert, et pour de bon, la chair où des rangées de lèvres insidieuses s’ébauchaient. De nouveau il cria, voulut sceller les lèvres de torchis de fantasmes. La tempête redoubla, hurla, puis s’éloigna après un sac dévastateur de mongoliennes rêveries et de racines tordues. Une gitane passant par là pansa ses plaies avec adroite gaucherie. Il outra son salaire puis égara ses talismans.

Alors, il lui fallut cultiver ses brèches, défricher de fraîches cavités où déjà des herbes folâtres s"ébattaient. La tâche était ardue, la glaise dure, les larves bien enfouies. Il était dans son âge mûr pour un oignon de pleine terre. Devenir paysan était rude. Il apprit à bêcher, à porter le fumier dans des failles, à semer, ratisser, transpirer. Les orties crachaient des graines derrière son dos au milieu des semis d’oeillets. La vrillère consolidait des tiges sous ses pieds. Quand il se retournait sur son are des forêts de chiendent le toisaient.

Il jalousa des champs limitrophes où des docteurs et des ouvriers s’activaient. Il les imaginait encore, absurdement, stériles de ronces et d’orties. Peu à peu il reconnut la connivence entre le bon grain et l’ivraie. Des jardiniers lui enseignèrent la patience des arbres. Quand, à l’automne, il décida de s’amarrer à une bêche, l’effort maçonna les contreforts, étais de sa guérison.

Il attendit l’hiver dans une pelisse nouvellement cousue. Avec délice il s’engloutit dans les brumes de nouvelle lune. S’il souffrit encore du froid ce fut avec combat. Des haies abritèrent ses suées. Des soleils languides caressèrent des bises sous son nez, des neiges sans vergogne étalèrent leur fécondité.

Il sut vivre et mourir dix mille fois par jour, il respira.

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