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ALPHABET

une jubilation des lettres

vendredi 24 octobre 2008

Il était une fois une petite fille qui travaillait bien à l’école sauf que, quelques fois, quand elle arrivait à la maison, elle avait oublié au moins la moitié des lettres en chemin. Et les lettres n’étaient contentes, elles ne comprenaient pas pourquoi elles étaient abandonnées tout à coup, flottant dans l’air sans appui au lieu de se pelotonner bien au chaud dans une belle phrase et dans une tête frisée et bouillonnante de petite fille.

Alors quand elles furent assez nombreuses - il faut remarquer cependant qu’elles n’arrivaient jamais à être plus de vingt six - et fatiguées de divaguer, de se cogner, de se coller en syllabes poisseuses, boiteuses, en symboles désorientés sans savoir où poser leurs jambages ou nicher leurs rondeurs et leurs arabesques, elles finirent par se révolter.

Ayant organisé une réunion et après un long conciliabule, elles préparèrent un plan pour cerner, assiéger, investir, bombarder envahir la petite fille en un mot en prendre possession pour de bon.

Une armée fut créée. les "d" et les "t" à cause de leurs longues piques, demandèrent à monter à l’assaut les premiers. Et ils s’élancèrent à l’attaque, qui du dos, qui de la poitrine de la fillette et la chatouillèrent et la gratouillèrent si bien qu’elle n’en finissait pas de se tordre de rire en criant "arrêtez, arrêtez !" mais elle fut bien obligée de les laisser se ficher pour de bon dans tous les trous de sa mémoire.

Alors les "a" et les "o" roulèrent à leur rencontre, cahotant et caracolant, ils firent une ronde autour de la taille d’Alice (c’était aussi d’une Alice qu’il s’agissait) comme une ceinture bien serrée qu’il lui fut impossible de détacher.

Les "f" et les "p" n’y tinrent plus. Avec leurs piques en sens contraire eux aussi savaient chatouiller et gratouiller et ils s’avancèrent, sur le ventre si lisse d’Alice, si délicat, entraînant quelques "o" et quelques "a" qui s’étaient échappés et formèrent des "fo" des "pa", des "po", des "fa" si doux qu’Alice se mit à ronronner comme sa chatte.

Que fit le "k" bossu, encadré des "h" et des "l" si sveltes, si élégants qu’Alice eut beaucoup de plaisir à en tresser une guirlande indélébile sur sa tête ? Claudiquant, il se retira vers des frontières, austère comme un khan déchu, sortant rarement de sa retraite. Il ordonna au "z" de le rejoindre pour le servir. Alice les voyait rarement et fut tellement impressionnée de leur apparat lors de leurs rares sorties, qu’elle n’eut pas de gros effort à faire pour s’en souvenir, encore mieux que s’ils s’étaient mis comme les autres lettres à danser et bondir avec la plus grande énergie.

Les "i" et les "j" riaient sans arrêt. De leurs voix pointues ils racontèrent de joyeuses histoires enjolivées de bijoux qui désarmèrent Alice et elle leur demanda de rester toujours avec elle pour jouer et la dérider les jours où elle aurait trop de chagrin.

A l’arrière le "q" cria "ne me laissez pas tout seul !" et le "u", compatissant s’accrocha à lui, l’entraîna sur les traces toutes fraîches laissées par l’armée en marche et, avec les lettres retardataires, celles qui avaient peur ou qui étaient éclopées (parce qu’Alice ne formait pas bien toutes les lettres en les écrivant), ils inventèrent des quilles et des aquariums et des quadrilles et des quatuors si scintillants que toutes ces merveilles s’incrustèrent dans la mémoire d’Alice une bonne fois pour toutes.

Les "c" croyaient n’être, depuis des temps préhistoriques, que des "o" coupés. Ils ne s’en remettaient pas et eurent bien du mal à résister à l’envie de s’accrocher l’un à l’autre - l’autre à l’envers - pour changer de nature au lieu de s’enrouler autour des poignets et des chevilles d’Alice comme des bracelets amputés et résignés.

Les "m" et les "n" étaient un peu paresseux de naissance. Ils s’arrondissaient, rentraient dans la terre, ils n’aimaient pas la guerre. Ils se disaient qu’ils étaient si nombreux à se promener dans la campagne qu’Alice finirait bien par les respirer sans y penser comme quand on boit un grand verre d’eau quand on a soif. Ils emberlificotèrent les "r" et les "s" à qui pourtant il poussait de petits angles d’énergie, les entraînèrent dans leurs batifolages aux alentours d’Alice qui les huma sans même s’en apercevoir.

Quant aux "w", aux "x" et aux "y", ils venaient de pays lointains. Isolés et différents, ils osaient à peine s’associer aux autres lettres pour former des mots. Ces pauvres migrants ne se sentaient pas bien dans leur peau, ils auraient bien voulu disparaître. Mais Alice venait de comprendre que toutes les lettres autour d’elle étaient différentes, comme les gens, et qu’elles pouvaient lui apporter beaucoup de connaissance et de bonheur. Alors elle en fit un grand tas, les assembla, les intégra, créa son propre langage.

Le "b" et le "g" ainsi que le "e" restèrent à l’arrière. Il le fallait bien. Ils s’ennuyaient. Ils formèrent des ""beg" et des "geb" en veux-tu en voilà, qui avaient l’air de ne vouloir rien dire, mais il fallait compter avec l’imagination d’Alice qui en forma des nains jumeaux qui s’appelaient "beg" et "geb".

Bientôt vint le temps où Alice s’empara de toutes les lettres. Elle en fit des mots puis des phrases à elle qui devinrent des livres qui amusèrent trois générations d’enfants. Puis une nouvelle Alice apparut qui mélangea toutes les lettres que ses grands parents lui avaient laissées en héritage, et inventa à son tour des contes que jamais personne n’avait pu inventer avant elle.

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