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EROS (suite)

mercredi 22 novembre 2006, par JH

Eros de nouveau, acculé à la résilience

DE QUOI L’AMOUR SE DELECTA

Rien ne lui manquait, pas même la faim. Il avait sauté sur un homme en marche au milieu de son âge, et s’y était ancré comme une tique, se laissant porter, balancer, secouer quelquefois au hasard des cahots, ou de l’éparpillement des pierres et des chemins lissés par une multitude d’autres marches.

Il engraissait, il exultait et s’étonnait de cet ensevelissement actif de ses racines dans un terreau si impérieux que des floraisons extraordinairements précoces de bouquets de gestes et de langages avaient mélangé les saisons. Rien n’indiquait le dépérissement naturel. Au contraire, les avidités se multipliaient, tissaient une trame et une chaîne en expansion régulière, et il semblait que cet amour et son support allaient revêtir les galaxies d’une étoffe infinie que les frottements, les affleurements, les accrocs, les tiraillement rendaient plus souple et plus solide.

Or, il advint la maladie. Des cellules, jalouses de la prolifération de cet unisson incroyable, se mirent elles-mêmes à proliférer, malignes, dans la mâchoire de l’homme, aiguisant sur ses dents leur destin d’envahir et d’exterminer. Des médecins les extirpèrent, entourées d’un beau bloc de matière saine. L’amour broncha sur la cavité baveuse, sanguinolente, où une mèche concentrait de la puanteur. Les relents du haut mal le cernèrent, usinant une nasse de désarroi. Il commença par s’y tapir avec ses jubilations repliées comme des ailes.

Du temps passa. La vie continuait de battre, à grands coups, encore plus forte du déviement de sa course vers les régions épargnées de l’amputation. L’amour fut bien obligé de bouger sous peine de martelage vers la sclérose de son écorce. Il se déploya. L’homme abîmé se réveillait avec des suintements, des bégaiements, voulant happer les rythmes. L’amour s’aggripa et des tentacules lui poussaient et des bouches et des soifs. Ventouse, il suça les âcretés, les fièvres, les déliquescences. Ses salives amères les montèrent en sauces nourrissantes. Il s’en gava. Il en gava la chance. Il biffa les vomissements de son vocabulaire ; il doubla de volume. Ses énergies érigèrent des laboratoires flottants qui parcouraient les zones maléfiques en les bombardant de désirs. La compagne s’annonça rude. Les trombes, les ressacs et les courants guettaient. Les dérives faussaient les coques. Les vagues anguleuses s’écrasaient sur les ponts, les balafrant. Cet amour inventa des ports innombrables pour réparer les brèches et transmuter ses désespoirs en guérisons.

Ce faisant, il aborda les rivages vacillants du monde et le créa.

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