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VOYAGE

jeudi 15 mars 2007

Je suivais les rives du fleuve depuis longtemps déjà cherchant des ponts des gués dissimulés qui me conduiraient à un bord entrevu où je devinais se mirer des châteaux.

Je marchais, marchais, dépassant avec indifférence les paysages de mon imagination où des hommes affairés ne me saluaient que rarement avec des signes.

L’eau mate libérait des bulles, des poissons sauteurs, des sifflements et des ondes qui frôlaient mes pieds en mourant. Obstinée je voulais passer de l’autre côté posséder les terres encore incultes de mes actes.

Je marchais. Il y avait les pluies et les orages, les soleils filtrés, les champs dévalant en terrasses de l’horizon ou s’y dissolvant je ne sais, éraflés d’arbres.

Il y avait les villes. C’est là que je souffrais le plus. Y entrant j’oubliais le fleuve, m’accrochais aux signes avares des hommes, m’accrochais aux hommes qui approfondissaient verticalement leurs savoirs avec une rage joyeuse que je ne comprenais pas, qui s’enfonçaient à pic à travers la spirale mobile d’une connaissance m’abandonnant au bord, ignare, aggripée à fleur de terre à leur trajectoire. Bien avant la fatigue je lachais prise et retournais au fleuve, triste de mon abandon.

En ces saisons les villes se déversaient de plus en plus dans les campagnes et je croisais des bruits, parfois des puanteurs rarement des savants. Je me mettais à courir. A bout de souffle enfin je me rassurais aux multiples racines des arbres des pays lointains parce qu’elles ne s’enfonçaient pas mais croissaient dans l’espace au dessus de la terre, venaient vers moi entrelacées, merveilleusement horizontales, m’offraient un lit courbe et large au milieu d’elles. Je m’y étalais, haletante du poids de ma solitude, racine unique privée de terre fertile, chétive espérance de bourgeons et de branches. Au bout de mon repos je repartais courbatue du lit rugueux qui m’avait pas épousé ma forme.

Des paysans lavaient leurs buffles dans mon fleuve. J’étais jalouse de leur aisance à frotter les naseaux, de leur indifférence à l’autre rive, de leur cécité. Je m’accroupissais près d’eux longtemps laissant les gouttes éparpillées parsemer ma robe. Je les écrasais.

Ce fut au beau milieu d’un gué inachevé que je perdis l’équilibre. J’avais laissé l’eau s’amonceler autour de mes genoux, elle me précipita dans un tourbillon. Je me débattis des jours et des nuits peut-être des années, je m’épuisai à regagner des rives éphémères. Je criais, je dépassais en trombe les villes et les villages. Les hommes buvaient toujours, s’enfonçaient en vrilles, lavaient des pelages sans me voir sans m’écouter. Quand je ne pouvais plus crier je m’abandonnais au fleuve. Il me roulait, me frappait avec des branches mortes, avec des pierres usées, avec le soleil conjugué. Je m’enfonçais je remontais je prenais à pleines mains les algues et leurs reflets je croyais me consolider avec des ombres. Je m’enfonçais encore je remontais de moins en moins j’étais une onde fatiguée. Je toudchais des fonds de vase, décidai de m’y étouffer oubliant les châteaux.

C’est alors que mes bras, que mes cuisses et mes chevilles poussant haut leur reconnaissance de la surface me remontèrent de force. Je reconnus l’air dans mes poumons. Un courant chaud me fit aborder l’autre rive où des paysans lavaient leurs buffles où des châteaux en haut des villes se miraient dans l’eau. Je les visitai tous. Puis je regagnai leurs reflets dans les courants où mouraient des tourbillons.
C’est ainsi que j’abordai la mer de mes spirales retrouvées.

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